Federman, un an après


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Raymond Federman est mort début octobre 2009. En avril 2009, durant une mini-tournée en France, sa dernière, il avait été reçu à la Maison de la Poésie de Nantes pour y faire une performante, drôle, vibrante, lecture en compagnie du saxophoniste François Jeanneau.
J’ai eu le plaisir et l’honneur de le présenter, qui aurait dû paraître accompagné d’un inédit dans Gare Maritime 2010.
Comme cela ne put se faire, et que Federman avait apprécié cette présentation, la voici :

Raymond Federman (avec François Jeanneau, saxophoniste).

Au bord du précipice les pieds en avant. Ce que dit son premier incroyable “roman” typographique « Quitte ou double », et que confirme son ami Steve Katz, modifié en « Tu écris au bord d’un précipice appuyé contre le vent ». Précipice.
Dans les dessins animés de nos enfances, le héros ou anti-héros, souvent, rate un virage ou enfonce une porte ouverte, se retrouve quelques instants en suspension, courant dans le vide, avant de regarder en bas et tomber. Court bonus de sol sous pieds, de présence au monde.
C’est un peu là qu’on est chez Federman, en bonus prolongé, en suspension aussi, sans regarder en bas mais toujours vers le ciel et vers l’avant, n’attendant aucune résolution d’aucune intrigue, mais juste que ça continue à causer ainsi. A vivre.
L’écriture de Raymond Federman semble précipitée, les mots se ruent sur la page comme s’il y avait urgence.
Mais eh, bien, oui il y a urgence. Obligé.
Fait bien quarante ans, quasi cinquante, et plusieurs dizaines de livres, qu’il y a urgence pour Federman à sortir du trou, à boucher le trou (sauf qu’en le bouchant à un endroit on enlève de la matière ailleurs, et ça fait autre et plus à écrire, ça en fait encore à raconter, mais je digresse, merci Federman).
Vous raconter, le traumatisme initial, le placard où sa mère le cache des Allemands en lui intimant « chut » pour dernier mot d’amour et ultime recommandation, je ne le ferai pas ,c’est dans ses livres, dans tous ses livre, de « Chut ! », justement, chez Laureli/Leo Scheer, à son stupéfiant « La voix dans le débarras / Voice in the closet » en bilingue, c’est répété parce qu’il répète Federman, il répète en changeant. Un détail et tout change, car comme il dit aussi à propos de « Quitte ou double » :

« Si la chambre avait couté 7 ou 9 dollars, j’aurais écrit un autre roman. Change le prix de la chambre et récris le roman, si tu veux, tu verras ».


Alors il change lui-meme, Federman, les versions bougent sur le mode de ce qu’il nomme surfiction.

« On peut toujours un peu inventer c’est normal avec ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ce qu’il a vraiment fait et ce qu’il a vraiment pas fait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. »


Bonus sous toutes ses formes, histoires re-racontées revécues autrement, sous d’autres angles toujours changeants, discussion avec le lecteur aussi, à qui incombe une partie du travail (imaginer ce qui manque, tenter de remettre de l’ordre et retrouver un fil, qu’il se gratte un peu la tête le lecteur, pendant quoi Federman fait un nouveau tour de passe-passe, une blague, un beau dessin sur la page hey, Look nous montre-t-il et nous voilà déjà ailleurs, en Corée ou dans le débarras caché ou dans les quartiers populaires de banlieue parisienne des années 30 ou débarquant à New-York ou dans une ferme, réfugié ou au château d’à coté, soigné par une vraie princesse ; il se reprend commente digresse tourne s’arrête, reprend… mais c’est pour mieux repartir, toujours, ailleurs. Haute permission de vivre et de revivre autrement pour reprendre élan, toujours : nos enfances encore, on s’y racontait des histoires au conditionnel, modalités causes conséquences en mutation instantanée, « on dirait qu’on ferait ci » et « on dirait qu’on ferait ça », on change on bouge on est enfant, voilà.
Ce sens du jeu, forcené, c’est un peu d’enfance, c’est du rab. D’ailleurs c’est écrit dans « Chut » :

« Oui, je sais que j’arrive jamais au bout de ce que je suis en train de raconter, mais c’est parce que maintenant que je suis retombé dans mon enfance, tout se bouscule dans ma tête. Je me sens enfantin tout à coup.
Les enfants, quand ils racontent une histoire, ils disent n’importe quoi n’importe comment. Ils font de la poésie sans s’en rendre compte.
Eh bien moi, c’est comme ça que je veux raconter mon enfance. Dans une sorte de désordre poétique. Après tout, mon enfance n’a été que pur chaos, incohérence et incompréhension. »



Avec François Jeanneau ce soir-là c’est saxophone, c’est jazz, François Jeanneau qui n’est pas des moindres, dans le genre aventureux perdurant, plus de trente disques et combien de concerts, compositeur aussi, mais également,
Voire surtout,
Ce qu’il nomme « soundpainter » (car Jeanneau invente des noms à ses pratiques inédites, lui aussi), une forme de composition et improvisation en temps réel, un langage en soi.
Un inventeur et un causeur en sax,
C’est peu de de le dire que ça tombe bien, parce que Federman en a à dire sur le sax et puis le jazz -… mais je digresse encore – ah merci vraiment, Federman.

« Quel spectacle !
c’est ça j’en ferai un saxophoniste un vrai joueur de saxo pendant une période peu importe si c’est pas auto—biographique on peut toujours un peu inventer c’est normal. »


Guénaël Boutouillet - 8 octobre 2010