Traduire Chant du mont fou de Furui Yoshikichi

Sansôfu - en français Chant du mont fou - est un roman de Furui Yoshikichi paru aux éditions Shûeisha à Tokyo en 1982. Il est en cours de traduction pour les éditions du Seuil.

Lire aussi « … alors la phrase deviendra un moi collectif… », une présentation de Furui Yoshikichi par sa traductrice Véronique Perrin.

« De la continuité romanesque » : des Vagues de Virginia Woolf aux Cheveux blancs de Furui Yoshikichi par Dominique Dussidour.






A comme Arpenteur
Le narrateur de Chant du mont fou est un marcheur, il parcourt l’étendue à grands pas. Immobile, il évalue encore les distances, quadrille l’espace. Les phrases épousent la sinuosité du trajet et les échappées du regard, elles bifurquent, s’arrêtent, reviennent en arrière, mesurent, vérifient les mesures. Traduire ces longues phrases et leur syntaxe désarticulée, étirée par un mouvement imprévisible et têtu, demande du souffle.

B comme Bruits
Dans un entretien avec l’auteur, le poète Yoshimasu Gôzô suggère que ce Chant du mont fou pourrait être né d’un « exercice d’écoute » très particulier qui laisse partout sa trace dans le texte, mêlée à un sentiment de terreur. Cri des bêtes dans la nuit, sifflement du vent, plaintes, soupirs. Ici, la phrase se raccourcit, se condense en allitérations qui tournent au murmure indistinct. Il faut renoncer à toute clarté logique et faire entendre par d’autres moyens (bouts de phrase détachés, rupture de construction, monosyllabes) le vide menaçant au cœur des mots.

C comme Citations
Les difficultés de la syntaxe s’augmentent d’un constant va-et-vient entre la langue parlée (exclamations, tournures familières du monologue ou de l’interpellation, protestations, moqueries) et la langue ancienne — entre le soliloque débridé et la remémoration de poèmes souvent tronqués, parfois même détournés jusqu’au pastiche. Ce qui fait tenir ce montage, c’est l’énergie de toujours questionner le retour du vieux langage, oser des commentaires de texte déroutants, des remarques abruptes sur les incertitudes du sens. La difficulté pour le traducteur sera d’extraire les citations, d’en identifier les sources, puis de les remettre dans le mouvement de la phrase, en effaçant les interprétations inutiles, en choisissant les mots qui font le lien.

D comme Doubles
Le brouillage des pronoms personnels est une autre caractéristique du style de Furui Yoshikichi. Vient un moment où l’on ne sait plus qui parle, ni quel est le sujet de l’action. Au même moment, dans le récit, le narrateur annonce sa propre disparition, imminente, et bientôt il est rattrapé par-derrière : quelqu’un est là, prêt à prendre le relais. Cela peut être son double le plus proche, ce moine bourru arpenteur de montagnes, interlocuteur que l’on tutoie, que l’on rudoie, et qui soudain prend l’avantage. Ou encore l’ermite Bashô, qui ne veut pas « à tout prix disparaître ». Mais où commence et où s’arrête la métamorphose ? A-t-elle même eu lieu ? On ne le sait qu’en butant sur un pronom personnel inusité : un « nous », qui rétablit comme par défaut l’existence du narrateur, ou un « il » qui le jette hors de son propre récit. Dans cette narration à la première personne, le traducteur doit s’arranger pour suppléer les pronoms aux endroits où ils manquent, tout en préservant autant qu’il le peut cette absence.

E comme Échec
Dans un dialogue avec Matsuura Hisaki, Furui Yoshikichi dit qu’écrire, c’est tenter de ressusciter ce qui a été perdu, mais qu’il ne faut pas chercher la perfection en se hâtant de réparer les manques. Il ne faut pas craindre l’échec, dit-il. Le chant résonne plus clair, quand il est acculé.

F comme Fatigue
Le narrateur est sujet à des poussées de fièvre, il traîne une très ancienne fatigue qui ralentit soudain sa marche. Alors le regard tombe à terre, ne peut plus prendre de hauteur. Ne reste qu’une tension lugubre qui continue de faire avancer la phrase, mais à quel prix. Ce roman plein d’entrain semble s’enliser dans des visions de mort.
Le traducteur n’a pourtant pas souvenir d’avoir ressenti, à la première lecture, cette pesanteur qui le désespère.

G comme Gaieté
Tendance au blocage, mais le fond est joyeux : il aime le mouvement. Pense qu’on ne peut pas faire de littérature, si on n’est pas joyeux, au fond. C’est à peu près ce que Furui Yoshikichi disait de lui-même, en 1988, dans un « Compte rendu provisoire » retraçant son parcours, précisément depuis le temps où il peinait à traduire Musil en japonais, jusqu’à Chant du mont fou.

H comme Histoire
Dans ce roman, on ne peut pas espérer se raccrocher au fil de l’histoire. Mais un singulier optimisme y règne, une foi dans la littérature : quand on est bloqué, il y a toujours une voix venue d’ailleurs, chant, poème, anecdote, épopée, pour vous tirer de ce mauvais pas.

I comme Ironie
Le pèlerinage littéraire est un exercice périlleux. Un touriste dévot nous semblerait stupide, récitant du Bashô devant un ermitage cerné de maisonnettes à vendre. Le faire avec sarcasme, en soulignant les discordances, prendre les choses de haut pour se donner l’air malin serait tout aussi vain. Le narrateur veut bien « bêtifier » parfois, mais accepte-t-il de passer pour un pédant ? Ce serait le cas, si la traduction échoue à rendre ce mélange subtil : « ironie sans malveillance, parodie sans grimaces ».

J comme Jeu
On n’est pas toujours sûr de comprendre. Quels sont ces « jeux capricieux » dont il est question à la page 4 ? Mais le mot est lancé. Il n’y a plus qu’à le suivre à la trace : le narrateur joue son rôle de touriste, « péquenot venu de l’Est », qui joue le rôle de la petite miko, prêtresse en transe, qui connaît quelques jeux grivois… Et ainsi de suite.

L comme Lecteur
Et tant mieux si le jeu va trop loin ? L’auteur de Chant du mont fou ne craint pas de se prendre les pieds dans le tapis, on dirait. Attention ! Attention à la chute ! Mais c’est justement dans ces moments-là qu’un visage apparaît (poursuit Furui Yoshikichi, dans son dialogue avec Matsuura Hisaki), le visage du bon lecteur qui demande : « Et maintenant, comment comptes-tu t’en tirer ? »

N comme Notes de bas de page
Notes de travail, pour l’instant. Elles pourront être remplacées par des index, noms de personnes, noms de lieux, œuvres citées.

T comme Temps
C’est de loin la plus grande difficulté de cette traduction, mais l’auteur a suffisamment insisté sur ce point pour qu’il ne soit pas question de se dérober : Chant du mont fou mélange tous les temps. Aucun temps du passé choisi selon les règles de la concordance ne sera acceptable ici, s’il n’est capable de laisser passer, le moment venu, la « sensation du temps inaccompli » qui fait vibrer la fiction selon d’autres règles, les règles de la continuité romanesque (Dominique Dussidour).


Véronique Perrin

Laurent Grisel - 10 octobre 2010