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LES QUARTIERS D’ISTANBUL

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Tous les matins je lis la presse turque sur le net. Ce jour-là, je vois les émeutes dans les banlieues d’Istanbul, dans ces quartiers tentaculaires de ma ville natale qui approche les 16 millions d’habitants. « L’habitat à la périphérie » est un problème planétaire et des mégalopoles comme Istanbul, Sao Paulo, Bombay ou Mexico City sont là pour nous en montrer un autre aspect.

Ce jour-là à Istanbul, les démolisseurs arrivent dans les bidonvilles, poussées à la périphérie comme des champignons avec l’exode rural. Les bulldozers commencent leur boulot. Pour casser, puis construire des tours et des barres. Il faut détruire ces « gecekondu », quartiers d’habitats illégaux et non règlementaires. Le mot veut dire « bidonville » en français, « slum » en anglais, « favela » en brésilien mais la traduction littérale serait « maisons posées en une nuit ». Effectivement, avec l’immigration interne, les campagnards anatoliens sont venus chercher leur pain en grande ville et des maisons en carton se sont construites « en une seule nuit », sur des sols appartenant souvent à l’état, parfois à des particuliers. L’État a fermé les yeux, les particuliers ont laissé faire pendant de longues années, permettant du coup aux « propriétaires » de ces bidonvilles de les améliorer en y ajoutant petit à petit du crépi, une terrasse, de l’eau courante, des étages supérieures, des radiateurs. (Parfois les radiateurs étaient vides mais quelle importance ? Ça faisait vrai !) Du coup, ces quartiers ont attiré les cousins, puis les cousins des cousins restés à la campagne et voilà, en quelques décennies, l’exode rural était là. Toutes les conditions étaient réunies pour la « prolifération » de ces logements.

Certains avaient pour vue les montagnes de déchets. Comme les riches qui prenaient leur drink en regardant le Bosphore depuis leur terrasse, les pauvres buvaient leur thé en regardant les explosions : À force de fermenter, les déchets produisaient du méthane et les collines de poubelles inflammables créaient le spectacle. Et en plus, c’était comme au parc d’attraction, les gamins qui cherchaient des trésors dans les poubelles savaient que le biogaz pouvait se réveiller d’un moment à l’autre et le danger leur donnait des sensations fortes.

Souvent, l’environnement restait rural, avec des poules, des moutons et même des vaches, les rapports de voisinage ressemblaient à ceux des villages. Les garçons du quartier veillaient sur l’honneur des filles, les femmes cuisinaient pour les voisines, les hommes s’y serraient les coudes. Il y régnait en permanence une odeur de charbon en plus de celle des poubelles car n’ayant aucune infrastructure, la mairie n’y avait pas encore installé le gaz naturel. « On allait aux déchets » comme on allait « aux champs » autrefois. Exactement comme on allait cueillir ce que Dame Nature avait bien à offrir aux paysans quand on habitait à la campagne, on allait maintenant cueillir ce que « les gens de l’intérieur » avaient bien voulu laisser « aux gens de la périphérie » dans leurs poubelles.

Entre temps Istanbul est devenu une ville riche, les terrains sont devenus chers, très chers : dans certains quartiers, le prix du mètre carré a commencé à rivaliser avec celui de Saint-Germain-des-Prés ou de la Fifth Avenue et la mafia s’en est mêlée. Chacun voulait maintenant récupérer son terrain et les bulldozers détruisaient régulièrement ces bidonvilles d’hier, devenus aujourd’hui des immeubles de plusieurs étages.


J’apprends donc sur le net qu’ils démolissent ce jour-là des « gecekondu » au quartier de Sultanbeyli pour construire des tours et des barres à la place. Créer des « cités ». Au sens antique du terme, ont la naïveté de croire aujourd’hui les architectes turcs, exactement comme leurs confrères français il y a un demi-siècle. Ils pensent que la modernité est de reproduire l’erreur française des années 60. Pendant ce temps-là, à quelques kilomètres de ces banlieues, dans les coins chics d’Istanbul, on est en train de construire des immeubles « smarts », des habitats intelligents, des tours luxueuses et esthétiques, rivalisant avec l’architecture la plus « high-tech » du monde.

J’allume les télés turques que je reçois par satellite et je vois les images des habitants en colère qui essaient de lutter contre les forces de l’ordre dans une fumée épaisse qui enveloppe la « favela turque » : une femme jette des bouteilles de bière depuis son balcon aux policiers ; des adolescents essayent de sauver des ordinateurs ou des télés ; des vieux au regard désespéré, assis sur des fauteuils en plein milieu de la rue, se demandent ce qu’ils vont devenir ; des enfants pleurent ; des hommes courent et attaquent les forces de l’ordre en protégeant leur bouche et leur nez avec des écharpes.

Les rédacteurs en chef des JT turcs adorent le sensationnalisme de mauvais goût, ils alternent donc ces images avec celles d’un jeune chanteur opportuniste aux cheveux gominés chantant à tue-tête « je suis le prince des banlieues ». Les déhanchements de la tête à claques en faux Armani et les images de guerre civile se succèdent.

Je pense aux évènements de la Courneuve de 2005 et leur transmission par les télés étrangères. Des reporters envoyaient ces images aux quatre coins du monde et l’opinion publique de la planète entière croyait qu’il y avait une guerre civile en France. Mes amis et ma famille m’appelaient de Turquie pour savoir si je n’étais pas blessée, c’était le monde à l’envers : les privilégiés du Tiers-monde se souciaient du Quart-monde d’un pays privilégié.

Il y aurait un million de bidonvilles à Istanbul, autant de logements sociaux autour de Paris. Les banlieues ne sont pas les mêmes, les mots non plus. « Banlieue » a changé d’orthographe pour devenir « banliyö » en turc. On a donné un nom d’origine française aux banlieues chics de la rive asiatique, ces villégiatures des années 60 où la bourgeoisie turque découvrait les plaisirs de l’occidentalisation. Quant aux quartiers pauvres créés de toute pièce, on a préféré le mot hongrois « varos » (prononcer varoche) dans les années 80. Le mot serait passé à la langue turque à l’époque des conquêtes de Soliman le Magnifique avec son sens premier : « en dehors des murailles de la ville ».

D’après un ami hongrois surpris par ce destin sémantique que je lui apprends, aujourd’hui les hongrois ne pensent plus à ce premier sens quand ils emploient ce mot. Pour eux « varoche » veut dire « ville » tout simplement, alors que ce mot est devenu le symbole de toute une colère en langue turque d’aujourd’hui.



En réfléchissant au destin des quartiers sensibles d’Istanbul et de Paris, ma ville natale et ma ville d’accueil, se précise soudain ma pensée : il faut continuer sur l’idée du « seuil ». Le « pas de porte », le sas, la frontière à franchir. La périphérie. En banlieue on est à la lisière des choses, on n’est ni à la ville ni à la campagne, on est entre deux cultures, deux langues, deux identités, souvent. Oui, il faut retourner « sur le seuil ». Car cela fait déjà deux ans que je travaille sur la problématique d’être entre deux portes. D’ailleurs ma pièce de théâtre s’intitule « Sur le seuil ». Le thème était là, devant mes yeux et je ne le voyais pas.

Je dépose une demande à la Région Île-de-France, pour devenir « auteur en résidence » pendant huit mois, avec un projet d’écriture d’une part et de rencontres avec les habitants de l’autre. Ma demande est acceptée. Je suis officiellement courneuvienne pour un moment.

Je veux que de ces rencontres naissent différents objets : une pièce de théâtre qui se passerait dans les banlieues difficiles orientales et occidentales, des scénarios que nous tournerions avec les moyens du bord, avec les jeunes du quartier et « ça ». Je veux dire « ceci ». Ce que je suis en train d’écrire en ce moment. Je ne sais pas bien comment le nommer. Un journal de cette résidence, une chronique web, une auto fiction, des articles d’errance ? Je commence donc « ça ».


(photo ci-dessus les "varoches" d’Istanbul ©Su Baloglu)


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Sedef Ecer - 14 octobre 2010
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