Exercices sur le tracé des ombres. Walter Benjamin, d’Anne Roche

Le travail d’Anne Roche est présent sur remue dans le dossier Georges Perec avec Habiter l’inhabituel à propos d’Espèces d’espaces
dans le dossier Antoine Volodine avec Nos Volodine préférés, elle a également dirigé, avec Dominique Viart, le numéro de la revue Écritures contemporaines qui lui a été consacré.

Dans Livres d’écriture, elle explore la lecture de « livres éphémères » faite pendant l’enfance.

C’est aux éditions chemin de ronde que Anne Roche publie ces jours-ci Exercices sur le tracé des ombres. Walter Benjamin.
Elle a bien voulu nous en confier l’avant-propos.
On lira aussi, dans le cahier Théorie, Critique de la revue, le chapitre V intitulé Le paysan de Berlin, une approche du Berlin de Benjamin dans les pas du Paris d’Aragon.
Merci à elle et à Christian Tarting son éditeur.
DD


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AVANT-PROPOS





« Parler de façon décousue » : c’est ce que dit Walter Benjamin à propos d’un commentaire sur Knut Hamsun, ajoutant qu’on ne peut faire autrement – sauf à démontrer son incompétence. C’est aussi la tentation à laquelle on est confronté, à parler de Benjamin, et les raisons en sont multiples : diversité extrême de ses objets, diversité des approches, caractère éclaté des formes et des écritures qui peut inciter le critique à la mimêsis — tentation d’autant plus forte qu’est grande l’empathie induite par le texte.
Il n’est pas facile d’y échapper. On l’a tenté ici, en proposant un parcours « cousu » voulant rendre compte avant tout de la tension, souvent perçue comme contradiction, qui habite ces textes, en en montrant au contraire la cohérence et la richesse heuristique. À commencer par la notion de fragment, qui marque l’ensemble de l’œuvre : l’écriture fragmentaire étant certes liée aux accidents de la biographie mais, de façon moins anecdotique, inscrite même au cœur des œuvres les plus apparemment systématiques, comme Origine du drame baroque allemand, et déployée dans l’ultime Paris, capitale du XIXe siècle. Le fragment lui-même lié à l’opération de la citation : évidence, pourrait-on dire, dans la mesure où l’œuvre de Benjamin se présente avant tout comme critique, seconde par rapport à ses objets, littéraires ou sociaux. Mais cette œuvre « de seconde main », qui s’affiche comme telle, est en même temps absolument personnelle dans sa composition de matériaux « allographes ». Qu’il s’agisse du Trauerspiel, des œuvres consacrées comme Les Affinités électives ou de textes plus contemporains et controversés comme ceux d’Aragon ou de Brecht, qu’il s’agisse de la mode, de l’architecture, des passages parisiens, des villes (Berlin, Moscou, Marseille, Naples…), tout est « hiéroglyphe » à déchiffrer, inscrit dans l’histoire ; mais aussi tout est reconnaissable comme étant de sa main, malgré l’affirmation réitérée sous diverses formes : « Si j’écris un meilleur allemand que la plupart des écrivains de ma génération, je le dois en grande partie à une seule petite règle que j’observe depuis vingt ans. C’est la suivante : ne jamais utiliser le mot “je” sauf dans les lettres. »
Le déchiffrement de l’histoire est occasion d’explorer sa propre vie, mais loin de l’étroitesse commune à tant d’autobiographes. Si Benjamin évoque son enfance, notamment dans Enfance berlinoise vers 1900, c’est – sur les traces de Proust, qu’il a traduit – dans un projet macrocosmique, fresque sociale et historique d’une société disparue ou en voie de disparition, endormie comme La Belle au bois dormant et qui ne se réveillera, trop tard, qu’au moment de la catastrophe. Cette société l’a façonné : « J’habitais le XIXe siècle comme un mollusque habite sa coquille, et ce siècle maintenant se trouve devant moi, creux comme une coquille vide. » Aucune nostalgie dans cette évocation, avant tout parce que la personne ne se limite pas aux déterminations de ses origines sociales mais peut les infléchir par ses choix. Dès ses premiers engagements d’étudiant, c’est du côté du politique, de la pensée du politique que Benjamin cherche une liberté intérieure qui rompe avec les pesanteurs de l’Allemagne wilhelminienne, puis, après la guerre, vers les expériences révolutionnaires. Si par la suite il est assez vite désillusionné vis-à-vis de la Russie stalinienne, il ne cesse de penser à un avenir qui dépasse sa personne, voire sa classe, comme le prouvent les grandes « Thèses » de 1940, et comme le montrait déjà Sens unique. L’un des des fils conducteurs de l’œuvre, c’est la fidélité à l’Aufklärung, d’autant plus essentielle à souligner qu’elle contraste avec les palinodies des survivants de l’École de Francfort après la guerre. Cet attachement aux Lumières ne se confond pas avec un rationalisme étroit, comme en témoigne la constante prise en compte de l’irrationnel : si, comme les surréalistes, Benjamin s’attache aux rêves, aux messages de l’inconscient, c’est avant tout pour « trouver la constellation du réveil ». Ce qui signifie, entre autres, savoir ne pas céder comme tant de ses compatriotes aux séductions du « preneur de rats », de l’« Enchanteur », du nazisme.
Les exercices sur le tracé des ombres existent, ou ont existé : il s’agit de l’un des apprentissages du dessin industriel dans les écoles techniques ou d’ingénieurs, avant la Première Guerre mondiale – contemporains, donc, des années de formation de Benjamin.
L’ombre, ce n’est pas la chose même, c’en est le contour. Ce livre se propose, au travers de notions techniques (le fragment, la citation, le montage…) et d’objets (la mode, la rue, la ville, le passage, le livre, le jouet…), d’approcher une figure qui accompagne nombre d’entre nous depuis des années.

Anne Roche.

14 octobre 2010