Fanette Mellier : Fictions (des livres bizarres)



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Entre 2007 et 2009, la graphiste Fanette Mellier a initié une série de “livres bizarres” en lien avec le pôle graphisme de Chaumont. Cette graphiste (née en 1977) avait déjà donné forme à la revue La Main de Singe, ainsi qu’au premier livre de Céline Minard, R, paru chez Comp’act en 2001. Les “Livres bizarres” poursuivent ce travail, qui mettait au service d’une œuvre littéraire moyens et intelligence plastiques.
À l’origine du projet, cinq textes ont été commandés à cinq écrivains. Quatre ouvrages sont parus aux éditions Dissonances, le dernier projet ayant été abandonné.

« Dans la zone d’activité »

La série des “Livres bizarres” est impressionnante, et le premier ouvrage paru fait presque figure de coup d’essai. Le texte est signé d’Éric Chevillard. L’objet est produit avec soin, beaucoup d’idées s’y pressent, mais il laisse le lecteur sur sa fin. On sens comme un défaut de coordination entre ce qui relève du travail littéraire et ce qui relève du graphisme. Le livre n’est pas en cela inintéressant. Un livre “raté” peut en apprendre autant qu’un chef d’œuvre sur son auteur, tant ses intentions y paraissent à vif.
Fanette Mellier conçoit donc un simple cahier relié au fil. Deux sous-ensembles s’y distinguent. (1) Les pages intérieures accueillent le texte d’Éric Chevillard ; le papier est ivoire, une trame de fond imite les blocs Exacompta, l’impression en vert y est plus ou moins soutenue selon les pages — l’encre est diluée pendant l’impression. L’univers de bureau est convoqué : le texte évoque le milieu du travail. Mais, précisément, ces pages on bénéficié d’un soin excessif : on voit rarement un tel papier ivoire dans les bureaux des Z.A.C., et les trames vertes composent des variation trop artistiques. Peut-être la présence de Littérature sur ces pages a-t-elle induite cette préciosité.
(2) Les pages extérieures forment le second sous-ensemble. Il comprend couverture, pages de garde, de titre et de sommaire, pages de crédit en fin de volume, toutes les pages réservées d’ordinaire aux méta-données et à l’amusement du graphiste. Débarrassé de l’Écrivain, Fanette Mellier s’en donne à cœur joie. Couverture gaufrée aux couleurs interchangeables, gros fil de couture apparent, papiers bristol quatre teintes, typo unique (une arial black) en corps unique, fer à gauche. C’est droit, technique, c’est beau et propre, très graphique — mais ça ne marche pas.

Les deux ensembles se regardent en chien de faïence. Ils ont beau aller l’un vers l’autre, par l’utilisation du bristol (connotation travail) dans l’ensemble “graphisme” ou par le rendu très plastique des trames Exacompta dans l’ensemble “Littérature”, ils peinent à former un objet cohérent malgré leur cahier unique et la ficelle qui les relient.
“Dans la zone d’activité” pose ainsi le problème : Graphisme et Littérature se tournent le dos. La première se déploie sur l’inhibition de ses aspects visuels quand le second réduit le texte qu’il traite à des normes fonctionnelles, à l’accroche du titre et à la lisibilité du flux. Une case pour chaque. Comment tout faire jouer ensemble ? Il reste trois essais.

« Bastard Battle »

Dans les deux livres suivants, Fanette Mellier s’emploie à introduire dans les textes le graphisme comme un passager clandestin. Ses interventions s’immiscent à l’intérieur des paragraphes, le graphisme devient l’inconscient du texte, sa visibilité, son lapsus. De cet “intimité” dérive la forme générale du livre. Le résultat s’appelle « Bastard Battle », vraie merveille, avec un texte de Céline Minard publié au même moment chez Laureli/Léo Scheer (dans une version plus classique).

Le livre est un format poche à la couverture entièrement noire, où le titre est à peine lisible, discrètement gaufré. Dos et tranche sont aussi peints en noir. C’est un petit pavé noir refermé sur lui-même, miniature du monolithe de Space Odyssey, exacerbation du Livre. Le papier intérieur est pulpeux, le dos collé directement, sans couture. Production courante. Où s’est cachée l’intervention graphique ? Dans le noir de l’encre. Une note informe que ce noir est obtenu par superposition de trois couleurs d’imprimerie : jaune, magenta et bleu. Elles transpirent chacune leur tour dans les plis du livre, là où les pages de gauche et de droite forment un angle. Ce coin, c’est le cœur du livre, ce qui le distingue d’un simple paquet de feuilles (dans les livres cousus, s’y cache le fil qui relie les pages).
Ce noir d’impression contient les trois couleurs. Il est instable. La moindre bavure les ferait réapparaître. Autant en jouer : Fanette Mellier crée des bavures incongrues et colorées, qui déforment les lettres et font sauter la typographie très classique du roman. Surgissent des typo gothiques ou comics, rouge ou bleues, vertes, violettes, bulles de BD à l’intérieur d’un texte qui n’attendait que cela. Le roman saute vers le manga, un manga ironique et baveux qui soude les choix graphiques de Fanette Mellier à l’écriture de Céline Minard. Cette tranche peinte en noir, très élégante, prend alors un autre sens : vieux code des comic-books pour habiller un numéro hors-série.
Se superposent graphisme et littérature, roman et bande dessinée, icône S-F, langue lettrée, référence manga, film de sabre, conscience et inconscience du même objet. Extension du livre par l’intérieur : par l’encre utilisée, par le récit qui y coule, par le pli au cœur de l’objet. Ce livre infini semble traversé par tous les genres et toutes les histoires. Dernier détail remarquable : la deuxième et la troisième de couverture (faces intérieures), sont noires et vernies. S’y reflètent la première page de titre et la dernière page blanche — s’y reflète deux fois le livre entier, comme s’il pouvait se multiplier dans la seule épaisseur de sa couverture. Livre de sable. Au fond de ces miroirs, vers le pli du livre, apparaissent des triangles colorés : les trois couleurs utilisées et leurs mélanges-test. On rêve d’étendue, mais il ne s’agit que d’imprimerie.

« Le travail de rivière »

Le livre suivant est une variation : puisque le graphisme est passé par l’intérieur du texte et du livre, il passera maintenant par l’extérieur.
La densité du texte de Céline Minard rendait possible une intervention au cœur de l’écriture. Le texte proposé par Laure Limongi est loin d’être aussi baroque, c’est un poids plume composé de variations légères. Impossible d’en faire éclater les paragraphes.
La graphiste s’installe donc aux bords du texte. Elle s’inspire du titre, du thème (évocation des gantières dans la région de Chaumont), du genre (un conte moderniste), elle fait un vrai livre de conte. Objet presque exclusivement plastique, ce “travail de rivière” est merveilleux. Féerie, attrait et séduction ont leur place à l’extérieur du livre : sur-couverture en skaï, couverture cartonnée à paillettes, deux marques pages en tissus bleus : tout le luxe et le brillant des livres pour enfant, des trésors, des cadeaux de noël. Les pages intérieures jouent sur le passage du temps. L’encre délavée, comme passée, s’imprime sur un fond vert d’eau, mélancolique, les pages se tournent, le conte égrène des souvenirs hors d’âge. Douce rivière, beau travail.
La très belle idée de ce livre est de placer quelques pastilles — des mouches — sous certaines lettres du textes. Sont pointées des allitérations, des familles de mots et des sens incertains. Certains mots sont soulignés. C’est presque anodin, mais suffisant pour suggérer que quelqu’un a lu ce livre avant que le lecteur ne l’ouvre. Ce sont ces détails qui en font, profondément, un livre de contes : volume déjà marqué de stylo bic, passé entre diverses mains, déjà parcourus par les grands frères et les grandes tantes, transmis depuis les grands-parents (lorsqu’il étaient enfants ?) jusqu’au petit dernier qui apprend à déchiffrer les mots. Quelque part dans la nuit des temps, le livre de conte a toujours déjà été lu ; et cette lecture n’a pu avoir lieu sans laisser de marques, griffes ou mouches qui en attestent. Elle laisse trace de ses charmes et de ses propriétés. On apprend à lire en relisant, et tout lecteur vient à la suite d’autres lecteurs, dont aucun ne fut le premier.
C’est en le prenant le texte par l’extérieur (par une méta-donnée : le genre du conte) et en poussant très loin les conséquences que le Graphisme épouse le récit imprimé dans le livre — sa dispersion toute postmoderne et sa fragilité. Au cœur de la série, « Bastard Battle » et « Le travail de rivière » présentent deux solutions, deux réponses inverses qui nouent le livre et l’écrit qu’il accueille.

« Le bleu du ciel dans la peau »


Le dernier des “Livres bizarres” est aussi le plus déroutant (parce qu’en un sens le plus pur). Un texte avait été demandé à Manuel Joseph. Celui-ci rend quatre pages Word d’un poème brutal sur le tatouage artisanal en prison. Quatre pages fulgurantes, avec liens de recherches internet passées en gras, photo de gars tatoué, polices par défaut... Certains passages seront repris dans « La tête au carré, » paru six mois plus tard chez POL.
Fanette Mellier accepte tel quel le document. Son principal effet est d’asphyxier le graphiste, de lui retirer son terrain habituel. Quelle couverture, quelle page de garde, quelle mise en page élaborée pourrait habiller ce poème ? Fanette Mellier radicalise la position : il n’y aura ni couverture, ni page de garde, le format A4 et la mise en page bricolée sur traitement de texte sera conservée.
Que lui reste-t-il à faire ? Premièrement, à imprimer sa marque sur le texte en ajoutant aux lettres coulures et déformations. Traitées ainsi, ces quatre pages sont renvoyées à leur propre image — elles sont du matériel pour impression.
Deuxièmement, il reste à produire le livre : choix du papier, choix de l’encre, et de l’attache des feuilles. Quatre pages, quatre papiers différents : un skaï, un papier épais, un papier moyen, et un très fin. Une encre verte est choisie pour l’impression, très concentrée sur la première page (on dirait du noir), et de plus en plus diluée sur les trois autres pages. Enfin, le mode d’accroche : trois agrafes qui piquent les pages en leur milieu, les quatre feuilles A4 se pliant pour former un cahier A5 (format fermé).
La forme est basique, mais elle oblige à une manipulation peu courante pour lire le texte. Il faut déplier le cahier, le poser sur une table, lire le haut ou le bas de la page, chaque page étant coupée au milieu par le mode d’accroche. Avec trois agrafes, Fanette Mellier redécoupe le texte de Manuel joseph en 8 zones hétérogènes, échelonnées selon le grammage du papier. La quatrième et dernière feuille, la fin du texte, devient le cœur du cahier, sur le papier le plus fragile. Les matériaux inventent une autre narration. La hiérarchie du texte est déplacée. La proposition de Manuel Joseph, en jetant l’interdit sur les marges du texte où le graphiste peut s’exprimer, l’oblige à développer une écriture parallèle au texte, réduite à la production physique du livre. “Le bleu du ciel dans la peau” est un essai d’écriture matérielle.

Des “Livres bizarres”

Ce qui fait des livres bizarres un travail passionnant, c’est d’y suivre le dialogue d’une intelligence plastique (et technique) avec la littérature. Il est néanmoins hasardeux de voir littérature et arts plastiques comme deux instances absolument opposées. La littérature travaille la chair des mots, leur matière, le son qu’ils renvoient. Mais les procédés de fabrication d’un texte ne sont pas pour autant exhibés ni valorisés : on les relègue d’ordinaire au genres mineurs, seuls pour lesquels un mode d’emploi est concevable (polar ou fantasy confiés aux writing schools). La littérature croit encore que quelque chose ne se résout pas dans un procès technique. Elle est ce supplément immatériel, cette âme en trop. A contrario, les arts plastiques, qui travaillent avec les qualités sensibles des matières (grain, couleur, épaisseur, souplesse ou rigidité, chaud ou froid), sont depuis longtemps considérés comme relevant d’une pratique intellectuelle. Ils montrent pourtant leur facture, leur mode de construction. Ils ont appris depuis l’art conceptuel que leur signification réside aussi dans leur condition de fabrication.
Pourtant, Littérature et graphisme ne s’opposent pas par nature. Ils forment simplement deux classes séparées, classes à l’intérieur desquelles circulent leur sens particulier. C’est seulement comme propriétés de la Littérature que des éléments aussi hétérogènes que la grammaire, le style, le rythme, le récit ou l’Idée peuvent concourir à un sens, perçu comme tel. De même, Gilbert Simondon (1924-1989) montre que la fabrication d’une brique de terre cuite est le résultat de qualités qui n’ont pas grand chose à voir entre elles : habileté des gestes de l’artisan, qualité de l’argile, pression du moule, temps de la cuisson, réglage de la température du four. Autant de valeurs incomparables entre elles et qui concourent à une brique parfaitement exécutée. Il faut un opérateur logique (un sens, une vitalité, une quasi-cause) pour en assurer la conversion, le mélange de l’une dans l’autre au cours du processus de fabrication. Ironiquement, le travail de Fanette Mellier découvre une classe d’objets inédite : les livres. Et cette classe doit retirer au Graphisme et à la Littérature leurs propriétés pour faire circuler son sens entre les pages, couleurs, papiers, mots, formats, styles, typographies, récits — et leurs usages. Toutes ces qualités concourent comme des facettes au scintillement particulier de chaque livre (que nous avons tenté, ici, de rendre à la manière d’un conte ou d’une démonstration).

Le site de Fanette Mellier /
Le site des éditions Dissonances

Frédéric Laé

15 octobre 2010