Présences

Armand Dupuy avait noté la parution de Panik de Sophie G. Lucas.

Patricia Cottron-Daubigné nous parle maintenant de moujik moujik qui vient de paraître aux Éditions des états civils.

Cette maison d’édition publie une revue du même nom où on lira « mille neuf cent soixante-huit (tssss tssss...) née en ville ouvrière saint-nazaire (re-tssss tssss) votre nom sophie g.lucas ».


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De plus en plus les textes poétiques prennent en charge la parole de ceux qui en sont privés, comme ils le sont de logement, d’espace, de travail, d’argent, les « sans ». moujik moujik de Sophie G. Lucas les fait vivre avec une intensité singulière.

Sony

c‘est tout petit
mon caba
non
pour un jour par
tir
pas une vraie maison
pour pas s’installer
dix ans que
je suis de passage
je vois les arbres gran
dir
quand ils peignent des
croix
sur les troncs
je déplace ma cabane
[…]


On les a vus rapidement ces hommes, ces femmes et oubliés aussi de la même manière, on les a croisés sur un trottoir, dans un jardin public, dans un reportage télévisé. On ne les entend jamais. À la télé, s’ils parlent, souvent désormais on sous-titre leurs propos comme si leur français était une langue étrangère. Sophie G. Lucas fait entendre leur voix, au plus près, leur redonnant ainsi leur humanité. Ce sont les mots de chacun, des mots simples ; seuls leur découpage et les ruptures syntaxiques indiquent l’écart que porte la voix de ceux que personne n’écoute, de ceux qui n’ont personne à qui s’adresser.

Andrewjz

c’est for
cé on oublie
les mots
ça se mélange
les langues
je parle dans le vent
je don
ne
plus
de nouvelle
au pays
c’est comme si j’é
tais mort.


Ce faisant elle rend visible l’humanité de ces hommes et de ces femmes, humanité que nous ne voulons plus voir.
Et ce n’est pas une petite entreprise. L’écueil est grand pour le poète d’en faire trop, d’être dans un discours militant ou compassionnel. Rien de tel ; Sophie G. Lucas trouve le ton juste pour montrer et déclencher à l’économie une émotion forte.
C’est par exemple le choix d’une succession de narrateurs qui s’avancent et disent « je », énonçant la dureté des jours sans plainte cependant ; et parmi ces « je » qui parlent , la bâche plastique qui sert de toit peut prendre la parole, comme Raymond ou Andrewjz, les vivants les morts , les choses.

je fouette l’air quand il
fait vent je ranime
les lieux
je bleu je
plastique le pays
age
ça me soulè
ve le cœur
de voir des hom
mes prendre racine
là…


C’est «  dans le décor » une équivalence terrible, non pas une personnification de l’objet mais une mise à plat de l’homme, réification que nous avons faite.
L’énonciation sous forme de constats, d’inventaires, les effets liste, les phrases courtes et sèches, une pudeur, installent la bonne distance qui permet de rétablir l’image de ces hommes et de ces femmes qui pensent et souffrent comme chacun de nous.
« Les gars qui l’ont emmené ils portaient des gants. Ils ont brûlé ses affaires (sa voix se coince quelque part) il regarde ailleurs. »
Ou bien « devant la toile de tente il y a un canapé défoncé (rouge sans doute). Un canapé dans l’herbe . Une table de jardin et un parasol (une marque d’alcool). Un panier à chien . et un chien dedans (un berger allemand). […] Devant la toile de tente il y a un canapé un miroir un chien une table de jardin un caddie des gamelles un parasol de la vaisselle une bassine un vélo un meuble des bonbonnes d’eau des casseroles . et sur une chaise il y a un homme (de dos). Sur une chaise il y a un homme (il ne se retournera pas). »

Dans moujik moujik Sophie G. Lucas montre, comme dans ses livres précédents, la puissance de son écriture. Elle dit ici une condition sociale qui devrait être des siècles passées , elle donne langue à ceux qu’on ne veut pas comprendre , elle invite aussi avec ce titre à penser une révolte qu’il faudrait.
Pour ne plus avoir à écrire ceci , qui atteint pudiquement la plus profonde émotion :

[…]
il avait pas un sou
pour boucher sa maison
et acheter un nouveau pull
pas un sou pour mettre son corps
dans un cercueil
pas l’envie surtout
sur le marché on cherche un pull
pour mon père
[…]


moujik moujik, un livre à lire fortement.

« Ils disent toujours la même chose/ Que la solution ne peut venir/ que de nous/ qu’il faut de la volonté […]/ Nous resterons toujours leurs moujiks. »

Patricia Cottron-Daubigné.

26 octobre 2010