Benoît Sudreau | Saltus


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I

Le rêve des Américains, me dit-il, est de rouler très vite sur les voies d’Europe - sur cette autoroute allemande où la vitesse est libre ; nul espoir de fusion, pour ce fantasme bâtard, ou de proximité des rives : un esprit dans l’habitacle conforte et répète, les signes ne sont joués.

Quoi de pire ?… « le tracé fourmillant par l’allée discrète, phéromones par le grain aveugle, dictions sourdes » : comme leur ressembler est facile ! Plus valeureux que la scission par la Machine, qui met à mort les signes en les sauvant du flux - je fouaille un peu mon sang - un cante jondo revient d’abîmes subits, plus valeureux et plus juste : un art haussé par l’expérience du mal quotidien, épuré aux impulsion, gradation, apothéose - déjà effacée. Sa forme est le carré du romance, de Machado, de Lorca aussi, comme si l’espagnol par essence n’avait pu se dégager, quoi qu’il fût tenté, du terrestre ; mais ce cordon noir qui le traverse, et hausse tout du duende, sauve réellement le corps des danseurs, le graphème - si la corporéité réelle tient à deux rebords pourpres, plus constamment qu’au cri, à la parole.


II

Le marteau rythmique imposa le pavé : contre la boue des rues, le plan monochrome du corps d’ouvrage, répété ; déjà la Bible de Mayence, plus loin, déjà l’alphabet phénicien, peut-être encore, le modèle anthropogénique aux sources de l’espèce, ont préparé l’ultime traîtrise : la Vie crée sa pure dissociation, objets confinés dans l’irrémédiable, saccades ; en ces coulisses, rien que des corps souffrant : la bâtée d’un engin en exercice, appréciée une fois - coups, obstacles d’un test - le quadrupède active des rotors et des capteurs sans goût, le néant vital s’enroule à sa ruine, douleur serait le mot ; si telle liqueur n’était nôtre, qui pouvons plus que l’affaissement. Aux failles, le vivant nourri de la chute des atomes passe, imprévu comme la lame de Crète, nos musiques binaires, franchit ses fadeurs, découpe à nouveau de ses franges, se rouvre, joue.

III

Lassés du génitif, de l’épithète, de l’intime, du dehors, ils croient accomplir le geste ultime de nos sables ; je l’ai recherché dans mes textes, inapte à la confiance, alors, en finir avec la fin du Livre - désir universel des scribes - du mot, nécessité errante. On n’abat pas l’animal. On n’ôte rien aux prestiges des figures tenues par un vivant : leur saveur, qui est tout l’arôme souhaité par l’être humain, qui est le mystère possédé, pour cette main qui trace ; il faudrait achever le dernier porteur de l’os hyoïde - même alors, les rythmes binaires observeraient, sortis de l’eau, les longs corps qui s’ébrouent, et croissent ; l’opulence sourde, l’impossibilité de tuer.

A P H R O S

Ce qui ruisselait, atteint par les chiures de ses hôtes, de bas en haut, déchiré d’être leur loge, souillé de les protéger là, enclos dans le minuscule patio de verre d’une vague école de commerce, avait nom « Chêne d’Amérique » ; le corps barbelé d’air et de tissus lustrés happait, selon la focale précipitée, ou ramenée, de ma ferveur, mes sens attachés à sa capture, et n’y parvenant qu’à l’assaut ; alors la douleur de cet être, dans les criaillements constants, dans l’étouffoir du clos, j’en apposais sitôt les plis sur un visage - remis en un champ subalterne d’autres plis, la joie verte - ce moment suc de la divinité.

Autre douleur sentie dans le survol de ses pas insomniaques : Cortázar fut peut-être, à mon âme gonflée, la griffe qui en détacha la pulpe ; elle s’est répandue dans l’air ascendant de l’être poussé là, officiant à notre ombre ; elle s’y est perdue ; y reconnaître la nécessité de nos confins - ce fut la sourdine des eaux transparentes, mauves, verticales :

S’incarnât-il
Un dieu en société, vite il
Serait rongé par l’intérêt,
Atomisé par la haine.

Un arbre, un être
Est ce qu’il dit, celui-là
Serait comme un arbre privé
D’être et de dire.

Courant traversé,
Traversant. Il faut donc
Une ligne, une scène
Un public. A moins

Le dieu est vulnérable.


S F U M A T O

Ce ruissellement, encore : une académie perdue dans l’air humide ; un bord de route offre : 1) la halte, la théorie 2) le bas-côté, généreux en repousses. Dort sans visage un chien peut-être, et des processions sarkoptes, jusqu’à la transe, ont ouvert des chemins qu’elles glissent : la succion, la découpe, la déglutition, peut-être - j’y avais répondu par trois versets faiblards ; la ligne claire y disait infailliblement mes lignes de croissance ; plus apte, aujourd’hui, fends ton portrait galeux.

N O S T O S

Épars, minéral, le terreau qu’il charrie dans la main émet le mal du retour à son poids vague et concentré ; contre laquelle je lutte, une LUEUR paraît - j’attends, j’oublie. Dans cette paume : elle émet encore. Ce sont quartz, bris de rocher bruns clairs, et presque noirs ; rien pour l’algie stellaire à moins qu’en cette côte même, je ne m’élance dans l’identité, la génération qui me repousse et puis m’accueille ; je vous vois corps bruns accomplis dans le jeu avant-postes, éclaireurs ; chercher comme moi, attendre la juste figure d’eau, tenir sur son aplomb ; passer les magmas blancs et les doigts ruisselants dans la gorge ; et ce sel âpre qui vous rend ce que l’on perd en route ; les soirs tremblent ; un même tremblement agit les mouvements et les pas, une autre faille, toujours loin de lui, toujours semblable au fruit tranché, pour nous reconnaître.

Polaroid de Laurence Skivée

4 novembre 2010