Claude Favre & Arnaud Maïsetti | Devant toi (debout)

Claude Favre et Arnaud Maïsetti ont lu ce texte, à deux voix, lors de la quatrième édition de La Nuit remue.

Vous les entendrez le lire ici.

Ce texte, espace ouvert continuant de s’écrire, est également paru sur le site de Arnaud Maïsetti, carnets.


Devant toi (debout)


je me tiens debout, je n’ai pas besoin d’autre
chose que mes jambes bien plantées sur le sol
droit et horizontal ; sol qui nous relie, toi de
l’autre côté de moi, à bout portant ; sol déplié
sous la distance qui nous sépare, horizontalité
définitive du sol : sol qui nous relie aussi comme
un fil tendu aussi fermement que possible -mais
pourtant je sens bien que ça ne suffira pas
longtemps : je me tiens debout devant toi qui
debout aussi ne tiendras pas plus longtemps que
moi ici, mais pourtant -et il faut que je te dise :si
je me tiens debout, ce n’est pas parce que je
suis levé, non ; depuis le matin dressé de la nuit,
et marchant jusqu’au soir, debout, devant toi qui
l’a cherché : non ; si je suis debout, c’est de
t’avoir cherché - et que droit maintenant la
parole, aussi droit que la main quand elle tombe,
quand elle va tomber (mais pas tout de suite), je
suis, ici, pour n’avoir pas à me taire, et te dire,
comme je le peux, combien debout je suis,
combien encore debout je suis ; et toi.

affrontée à ta voix, sur le fil même funambule,
biffée, meurtrie de mille gloses, membre fantôme
d’une langue dont les mots ne peuvent garder
leurs noms, dont les mots se défient de nous
d’exigence effarouchée des gifles des siècles en
menace présente, à terre rendue, souvent morte,
déglinguée d’injures, balbutiant des poings
pressant poitrine, étouffant du sang en bouche
son goût navrant, curieuse mort coule du sexe
coule,à terre suffoquant à force coups tête, bleus
tourments, foulée terrassée, à terre tenue
travailler poussières, ne peux, devant toi qui me
parle debout, me dit debout, pas me taire, c’est
quelque, comme, qui me rend, me traque et me
rend, à l’homme, malgré, intempestive, hospitalière
presque me rend au monde, aux choses douces,
vacillante, même à tomber souvent, me donne
idée de forces, de la confiance donne, même à
tomber encore, me rend debout

Et comment je me tiens, dans ma voix, debout,
auprès d’elle l’assistant -je me disais combien la
mort debout est belle à la parler dans la bouche
quand elle s’en empare, et je ne parvenais pas à
l’imaginer vraiment, alors je me tiendrai juste
avant de mourir, comme on se tient juste avant
la mort : et comme on est debout, je le sais,
même dans le lit le plus moelleux et le plus
allongé : comme on est dans sa bouche à ce
moment qui précède, oui, on est encore debout -
alors je me tiens auprès de ma voix
l’accompagnant pour la parler : et toi d’abord, toi,
l’histoire de sa folie, cherchant un chemin aussi
droit et debout que possible pour te trouver et te
dire : je suis debout, tu sais, je parle et suis
debout là encore qui te dit, ne t’en fais pas, je
peux même marcher.

il faut que je te dise, comment ne peux, parfois si
peu humaine, pas vraiment plus, pas le choix,
sinon par dette et ce n’est jeu ni fifrelin, n’être
que, pour dire, dire les autres, tous les autres,
toutes, dont on parle comme on raconte une
histoire, mais ce n’est, ni désir ni jeu, et parfois, à
larguer fourbures aux orties qui se croit tout
permis vieille carne de fatigues, alors à bout
portant, trachée droite, coeur brinqueballant, ne
plus parler juste, à peines n’ entendre, quand
tombe chagrin sans savoir rien les mots prenant le
souffle, fléchie à terre fourbue, à ronger, à enfouir
alors un à un les mots, il faut que je te dise
combien la mort perd, combien la mort est peaux
en décomposition, et le sol labour enfonce,
combien en bouche ne reste que bourbier où
sangliers se vautrent mais comment la mort perd

Et ça ne suffit pas, je le sais bien : il faudrait
encore dire tout le reste ; non : pas les
dictionnaires, pas les discours les prophètes et les
rois, pas le sens de la marche les réclames et le
reste ; je sens bien qu’on va me reprocher
encore de ne pas aller d’un endroit précis à un
autre endroit précis ; et pourtant, non, je ne
danse pas. Je suis debout. Je ne danse ni ne
marche pas encore (je peux le faire, oui, mais je
ne le fais pas encore parce qu’il n’a pas encore
eu lieu, le moment où j’irai) : pour le moment
devant toi, seulement, je pourrai dire le reste qui
ne suffira pas et tu le comprendras, parce que
debout, devant toi, suffit : je suis allé jusqu’à toi
pour te dire cela.

ne suffit pas, et tu le sais, balbutiant, du mal à la
douzaine insistant funambule, parce que cela, cela,
humilier, bousiller, violer est normal, tu le sais, ça
ne suffit pas les mots de scrupules, cela,
dégrader, esquinter, violenter, tu le sais, dans nos
silences d’apprêts qui pèsent si peu de chose, à
tant de mal, cela est, normal, supplicier, puisque
cela a lieu, ou cela n’est humain, qu’est-ce
qu’être, humain, dont on se dit qu’autre chose,
plus loin, allez savoir, cela reviendra, plus jamais
ça reviendra, jusqu’à nous, balbutiant, aussi de
n’être plus, que rien, le savoir simplement,
adossée à ta parole affrontée, à tes côtés
insistant de guingois insistant, tu le sais, ne suffit
pas mais cela, nos vies consenties, insistant, cela,
oui, je veux bien l’accepter

Et qui je suis, moi de papier et de corps qui sous
la plante des pieds n’a senti que peu de terre lui
passer, moi de vingt sept ans de rien, vraiment,
et de colère mal sue, et de peur le jour quand la
nuit ne vient pas assez vite, et de mots de trop,
toujours, de pas de corps assez en soi pour se
lancer dans les villes et les peupler : qui je suis,
moi, d’une vie qui n’est pas encore, d’une vie pas
assez passée sur le corps - et devant toi
pourtant, auprès de qui je me tiens comme à la
dernière bouffée d’air avant l’apnée : devant moi-même
qui l’ose, qui je suis d’autre, que debout :
afin que, devant toi, j’ose te dire, simplement et
seulement, te dire debout, ça je le suis.

dernière bouffée d’air, dis-tu, je veux bien
l’accepter, du bâillon en bouche, l’odeur d’essence
à vomir, je me souviens, une pie si belle en ces
noirs, ce jour-là, moi de huit ans, un peu revêche
enfant, enfant et folle de trop de coups de celle,
ma mère de trop de coups, ma pauvre mère de
trop perdue, et moi dans ce foyer, parmi sinon
avec, les veines du front bleuissant, et cet
homme, ce froid, l’urinoir, ses mains sales et la
peur, il faut que je te dise, la peur, qui m’étouffe,
m’enfolle parfois, à tant, l’odeur, de n’être rien, si
peu et les autres, les autres avec moi après moi
avant moi, si peu, et tant, aussi il ne me reste
qu’à tenter, d’être de n’être que, mangeant la
terre à tes côtés, sinon à oser, si peu, mais tout
de même à tenter, parfois debout, debout à terre
même, à sombrer mais debout, à traquer les mots
fichés en nous comme des cadavres, devant toi et
nos membres fantômes, toi que j’ai cherché, cela,
il faut que je te dise, d’affronts, je veux bien
l’accepter

Et pas un debout de poète, un debout d’image,
de symbole de choses évanouies sous l’absente de
toute verticalité : non, non pas ce debout là. Je
veux dire seulement : que je me tiens, auprès de
toi, que je suis allé d’un point précis de ma vie à
un autre, jusqu’à maintenant qui me dit, en moi,
auprès de toi qui l’acceptes - et cela me suffit,
parce que je sais bien que cela te suffit à toi
pour justifier le temps, se poser dans l’instant de
nos vies l’une à l’autre consenties comme
essentielles ; et cela, oui, je veux bien l’accepter.

n’être qu’un souffle, à doucement retenir,
fermement, pour chaque fois que quelqu’un meurt,
retenir souffle, contre toute attente retenir, sourde
voracité, cela ne suffit pas, je le sais bien,
d’alertes que le manque travaille qu’avec les mots,
je le sais bien, n’être qu’un souffle, membre
fantôme, n’être que, pour être encore, malgré
morte des autres, autres morts des autres, corps
parlant des mots des autres, à trop de mots et
cela ne suffit pas, je le sais bien, mais cela,
d’affronts, oui, je veux bien l’accepter

Et cela, oui, je veux bien le prendre, et l’emmener
avec moi après ce soir-là - cette présence de
nous deux, ce soir où parler n’a pas de mot,
comme on se tient l’un devant l’autre, l’un à
l’autre tenu comme une promesse, contre la
parole de l’autre qui la maintient, dans le silence
qui va tout à l’heure nous renvoyer dos à dos,
dans l’absence de toute chose à dire -puisque je
suis là, à te dire que je suis debout et que le
silence pèse de si peu à côté de cela.

curieuse mort de ce qu’on dit ne dit, survit, quoi,
sinon pour tous, mais à folie consentie, folie à
mots parfois de mal encontre, parfois même contre
ceux, couvreurs sur les toits qui déjouent toute
hâte, se saisissent des larmes et sifflent pour
l’enfant au placard, esquissent des prises de
mains, parfois, fors que la rage, pour mettre à
mort tout mot, parfois mots à risquer la promesse,
parfois pour rien, aussi n’être qu’un souffle, à
désenfouir mots un à un, déterrés, consentis, et
cela aussi est folie et cela je veux le prendre,
pour n’avoir pas à me taire, à voix mal œuvrée
j’ai peur à suffoquer mais, ne t’en fais pas, au-delà
de tes mots, j’irai

Et d’avoir à parler, et d’avoir plus à demander
qu’à offrir, d’avoir moins de mots encore que de
désirs innommés, me porte jusqu’à toi- te parler
comme je m’avance dans le noir formé en moi
par toutes les nuits passées à ne pas se tenir
debout : non pas te dire quelque chose mais te
parler parce que je sais bien que toute cette
voix de moi s’établira comme le sol de toi à moi,
et on pourra marcher ensuite, tout le reste de la
nuit, sur cette parole que j’aurais fabriquée
comme un tapis de feuilles bruissant de toutes les
morts des arbres nus tout autour de nous, mais
tendant en l’air comme un poumon ouvert les
branches quelque part dans le ciel, arbres nus
sans branchages, mais debout.

qui je suis pour te dire cela, tentant debout
guingois, tombée des rêves, le coeur parfois ça
n’existe pas ça n’existe pas, qui je suis, de n’être
rien, de mon trop de corps, à tes côtés, toi de si
haute exigence, de tes déchirures exigeant,
exigeant et debout, sinon que quiproquo, soi pour
l’autre, des petites histoires, des solitudes, toujours
les hommes s’épuisent à croire à une seule même
langue, scénario sédatif, qui je suis, sinon de mal
à langues, parfois sans précautions, mais poumon
ouvert, c’est par dette, et promesse, insistant, de
guingois insistant insatiable, c’est pour promesse,
pour me dresser vers toi, l’histoire de sa folie, toi
qui donne à entendre, toi qui pousse les voix, il
faut que je te dise, parfois, combien la langue
debout est belle à entendre les hommes et
comment la mort debout est belle à la parler
juste, en bouche juste, et comment à langue
courroucée, parfois, par et pour toi, je suis,
d’ébranlements, debout

Et s’il suffisait d’oser, un temps, la chute
intérieure possible jusqu’à ne plus se dresser
qu’en soi-même, dans sa parole lancée jusqu’à
l’extrême limite du possible élancement de la
douleur, trouver le nerf de langue et appuyer
fortement sur ce point d’extrémité pour qu’elle se
redresse, et se produise, s’abattant sur toi comme
une carte cherchant à être recouverte : s’il
suffisait de cela, je dirai tout ce qui me rend
debout, ce soir où je suis au lieu de présence où
tu es.

s’il suffisait d’un mot, geste de forces en vain, de
n’avoir peur de la douleur, et tu le sais réévaluer
le monde ne suffit pas, quiproquos, tombés sous
le sens, une langue de poète ne suffit pas, une
langue de chutes qui riment à quoi bon tout cet
attirail , s’il suffisait pour n’avoir pas à se taire,
qu’une langue de présence, non pas d’alibi, mais
d’affronts, simple présence n’en déplaise choir,
contre nos monstres, leur faire rendre gorge, à
croiser les folies à entendre les voix, je dirai
combien la mort debout est belle à la parler en
bouche, alors que toutes les 5 secondes un enfant
de moins de 10 ans meurt de faim dans le
monde, je le dirai encore , par et pour, devant
toi, debout sous le scalpel, ne conclurai mais
debout, et nous




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6 novembre 2010