Hélène Frédérick | ça qui est électrique

ça qui est électrique


Un caillou dans sa chaussure la blessait, mais elle décidait de le laisser là où il était, c’est-à-dire sous le talon ; il entrait dans sa chair à chaque pas, comme pour lui rappeler la difficulté de tout. Elle vivait en symbiose avec la difficulté. Si quelqu’un lui avait dit je vous offre sur un plateau la fin de la difficulté elle aurait refusé, parce qu’elle n’aurait pas su comment faire sans.

Elle était née avec ce caillou, c’était même tout ce qu’elle avait : au lieu d’une famille, elle avait eu droit à l’austérité, à la culpabilité, à l’orgueil interdit, aux péchés mortels. Toute volonté d’affirmation, quand par miracle elle arrivait à naître dans cette grisaille épaisse et froide, lui était renvoyée d’une claque sonore à la figure : on lui criait que c’était le signe d’un orgueuil mal placé, d’un tempérament à mater, la marque du Diable, comme une exubérance de trop, bref, spécifiquement dans son cas à elle (puisque pour ses six frères et sœurs il n’y avait pas de ça), la volonté d’affirmation était une prétention impardonnable.

Je ne sais pas très bien si c’est pour le meilleur ou pour le pire, preuve que la nature et le réflexe vital sont parfois plus forts que tout, elle avait appris à exister ailleurs. Parce qu’il est ardu d’imaginer ce qu’on n’a jamais vu, l’endroit qu’elle avait choisi n’était pas bien loin, mais au contraire quelque part tout près, juste à côté d’elle-même. Elle flottait, hors d’elle, à une distance de quelques centimètres, ce qui la rendait en apparence distraite et encore plus difficile à aimer. À l’école elle ne comprenait rien, elle n’écoutait pas : son peu d’attention était occupée à caresser la drôle de bulle, ça, qu’elle côtoyait jour et nuit pour se soulager d’un poids impossible à admettre quand on n’a que neuf ans.

Ça avait une paroi douce. Feutré à l’intérieur, ça contenait un silence plein et aquatique, et une sorte d’instinct artistique, une forme de poésie, alors qu’elle ignorait pourtant l’existence conceptuelle de ces choses dont elle n’avait jamais entendu parler. Elle se reposait dans ça, loin de Dieu et du Diable, mais elle se sentait coupable du répit qu’elle s’offrait, et souffrait chaque fois qu’elle devait quitter l’endroit pour pénétrer à nouveau dans la réalité sombre de la rue Bordeaux. D’où la permanence de la difficulté, du caillou. Le repos était si temporaire, si fragile, si interdit, qu’il était faux. Elle aurait préféré se sentir l’élue de Dieu, se sentir vivre sous son aile, que de devoir s’abriter sous le toit pour ainsi dire artificiel qu’elle s’était construit.

Sa vie était une hésitation constante entre faire l’impossible pour être aimée de Dieu et succomber à la tentation d’exister dans ça. Cependant elle avait progressivement découvert qu’elle pouvait chanter, danser, surtout : se révolter dans ça.

Ainsi le jour où, devenue une jeune femme et n’en pouvant plus, ça a éclaté, sa famille ne lui a pas pardonné. Elle voulait seulement s’émanciper un peu, ne plus jouer le rôle de mère que sa mère l’avait forcé à endosser en lui demandant de quitter l’école, puisqu’elle n’y faisait de toute façon rien de bon. À vingt ans, elle voulait seulement couper ses cheveux selon son envie, avoir la permission de se regarder dans la glace quand elle le voulait, prendre des leçons de cuisine. Elle souhaitait que l’atmosphère de la bulle se mêle à la réalité, simplement, que la bulle enveloppe toute sa vie, qu’il n’y ait plus que ça, qui était prometteur, électrique (ça qui était poésie, possibilités, horizons lointains, ça qui était comme une musique).

Devant cette volonté prétentieuse, sa mère prise de cours n’a pas trouvé mieux, pour la punir, que de la renier. Jetée, foutue à la porte, du jour au lendemain coupée de ses frères et sœurs dont elle avait été la mère malgré elle, mais qu’elle aimait plus que tout parce qu’ils étaient tout ce qui la maintenait en vie hors de ça, désespérée, le caillou blessant sous le talon, elle avait essayé plusieurs fois de revenir à l’appartement rue Bordeaux. Sa mère n’a pas voulu lui ouvrir.

Pour ne pas se laisser mourir de peine, sous l’emprise d’un ministre du Ciel à qui elle avait demandé conseil, pendant ces dix années où la porte demeura fermée, elle avait choisi d’implorer Dieu et d’ignorer ça, sans vraiment y parvenir.

Ça est donc resté, chancelant et pourtant vif, à ses côtés, avec des promesses et de la poésie. Depuis bientôt soixante-dix ans maintenant, un caillou dans sa chaussure blesse cette femme qui est ma mère. Je suis née avec un fragment de ce caillou, impossible à oublier sous le talon et dans le ventre, mais surtout, elle m’a transmis ça, qui m’enveloppe à son insu, que j’appellerai la volonté de dire et de m’en remettre au hasard plutôt qu’au Ciel.




Hélène Frédérick
novembre 2010


Hélène Frédérick est auteure de "La poupée de Kokoschka", paru en 2010 aux éditions Verticales.


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