« Valise et taxi, et voilà, l’Inde se donne »

Deux parutions : un récit de François Bon, les actes d’un colloque consacré à son travail d’écrivain.


François Bon vient de publier Les Indes noires, un récit de 52 pages sous-titré « deux voyages industriels à Bombay, 1979-1980 ».


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« Bombay, un lundi matin de janvier, à vingt heures de chez nous, de banlieue à banlieue »




             D’un titre de la littérature mondiale à un lieu au bout du monde : Les Indes noires, c’est le roman de Jules Verne que le voyageur emporte pour les quinze heures que durera son voyage en avion jusqu’aux Indes. Il va y rester quatre mois.
             Quinze heures, quatre mois - dans L’incendie du Hilton déjà il y a ces rapports établis entre des durées : où l’on voit que le temps qui opère dans le travail de François Bon est moins celui des scansions chronologiques que des cotemporalités possibles.

             La ville et le travail tiennent parts égales dans ce récit que l’écrivain fait de lui au travail dans la ville où il se trouve.
             Pas n’importe quelle ville : Bombay.
             Pas n’importe quel travail : souder à l’arc le cœur d’un réacteur nucléaire selon un procédé par faisceau d’électrons.
             Mais aussi : toute ville, tout travail et leur imbrication selon un trajet qui conduit de Sortie d’usine à L’incendie du Hilton, maintenant aux Indes noires [1].

             À Bombay on parle l’anglais, l’hindi, le maharathi, il faut souvent des traducteurs pour expliquer les étapes du travail, rappeler les consignes de sécurité quand bien même personne ne les observera.
             D’autres passeurs sont présents durant ces deux séjours, ils ont pour noms Rimbaud, Kafka, Tolstoï, Flaubert, Proust, leur propre langue donne forme aux sensations qui accompagnent le regard devant un temple, au bord d’une rizière, d’une jetée, sur un pont.

             Description de ce qu’on voit d’un taxi qui mène de la gare de Reay Road au lieu de travail :

Pour aller au Bhabha Atomic Research Center, on ne traverse pas Bombay, on reste dans la racine de la presqu’île ; et douze kilomètres, dix millions d’hommes vous séparent de la porte de la mer, le triomphe colonial de la très louche Gateway of India (beaucoup de petits trafi cs à cet endroit, je fréquentais peu). Prendre en travers, au lieu de gagner le bout de la presqu’île, ça veut dire que ces enclos de misère, au lieu d’être faubourgs ou quartiers, ou poches, recouvrent toute la surface qu’on dé finit comme ville (ce qu’ils nomment maintenant étalement urbain).

             Récit des échanges avec Bill, Mister Camel, Deshmuk, Shimpy, Bailea Todankar :

À Bombay, quand j’avais besoin d’un tournevis, j’appelais Bailea Todankar, dit Bill. Je lui racontais ce que je voulais, il penchait la tête un peu de côté, et on prenait la matinée, ensemble, pour aller le fabriquer. Une fois, on n’y arrivait pas, à l’usine. Il m’a dit de l’attendre à l’entrée du Centre atomique, le soir six heures, et on est parti dans les fonds de Trombay, chez un type qui bricolait des moteurs de taxi : un garage en plein air (d’ailleurs, ils dormaient sur place), et là on a bricolé notre clé ou je ne sais plus, pour les besoins du réacteur nucléaire.

             Et aussi : une grève ouvrière pour obtenir des chaussures de sécurité, des leçons de sitar avec Chandrashekar Naringrekar, une éclipse du soleil, une promenade en mer avec Madu Koli, un cortège funéraire parsi vers les tours du Silence, un courant de 440 volts qui traverse le corps.
             Description et récit du travail industriel avec sa répartition hiérarchique des tâches entre des pays, entre des hommes, qui donnent à comprendre les déséquilibres d’aujourd’hui.


« en voiture, court essai sur l’évolution et l’importance des outils de narration ambulatoire dans la littérature »




             Le texte de François Bon qui porte ce titre commence ainsi :

« Or se mirent en chemin… »
La mobilité relative du narrateur est-elle un critère dans l’histoire des formes littéraires ? Et l’accélération de notre rapport cinétique à la ville et au monde nous contraint-elle à des ruptures de ces formes ?

             On le lira dans François Bon, éclats de réalité, ouvrage collectif sous la direction de Dominique Viart et Jean-Bernard Vray qui vient de paraître aux Publications de l’Université de Saint-Étienne dans la collection « Lire au présent ».

Lire les premières pages de la présentation de DominiqueViart.

Ce colloque a réuni autour de l’œuvre de François Bon écrivains et universitaires :

             1. « On écrit avec de soi » : Antoine Emaz, Elisa Brucco, Jutta Fortin, Dominique Viart.
             2. « Les espaces du réel » : Laurent Mauvignier, Alexandre Gefen, Gianfranco Rubino, Michael Sheringham, Jean-Bernard Vray.
             3. « Une Histoire sociale » : Pierre Bergounioux, Sonya Florey, Stéphane Chaudier, Christine Jérusalem, Manet van Montfrans.
             4. « Rendre visible » : Philippe Rahmy, Séverine Bourdieu, Danièle Méaux, Pierre Hippolyte, Alexandra Saemmer.
             5. « L’atelier de l’écriture » : Jean-Marie Barnaud, Jean-Claude Lebrun, Wolfgang Asholt, Catherine Douzou, Patrick Souchon, Amandine Rual.

             L’ouvrage, un livre de référence pour tout lecteur attentif désireux de parcourir et de comprendre l’ensemble du travail de François Bon, est suivi d’une Bibliographie de ses œuvres et d’une Bibliographie critique sélective.

             Programme et présentation de ce colloque sur tierslivre.

Dominique Dussidour - 8 novembre 2010

[1Et à la republication numérique commentée de Limite (paru chez Minuit en 1985) selon un temps non linéaire qui n’efface pas mais laisse à disposition active pour la reprise.