Enrique Dussel, Pensée de l’être et philosophie de la libération
Enrique Dussel, présenté par Jean Paul Galibert



Enrique Dussel est le fondateur de la « Philosophie de la libération ». Il me disait tenir beaucoup au mot « philosophie », qui le distinguait parmi ses amis de la « théologie de la libération », et ouvrait davantage, par sa laïcité, la perspective de la libération à toutes les cultures de monde.

Méconnue en France, son œuvre est imposante (plus 50 livres et 400 articles), et en constant dialogue avec Appel, Vattimo, Habermas, Rorty, Chomsky et Lyotard. Argentin, mais exilé au Mexique, il enseigna à l’Université de Mexico. Ses idées, qui ont toujours cherché à fédérer les différentes luttes (femmes, ouvriers, indiens, minorités) au sein d’un même mouvement de libération, ont eu une telle influence en Amérique Latine qu’il essuya une critique en règle de la part du Cardinal Ratzinger, qui n’était pas encore Pape, et dirigeait alors la « Congrégation pour la doctrine de la foi », l’organisme qui a pris, au Vatican, la relève de l’Inquisition.

Son grand maître fut Levinas : l’ami des pauvres connaissait sa dette envers le penseur de l’autre comme visage et dénuement. J’entends encore Dussel me raconter la fois où il avait osé lui poser la question même qui définissait son propre point de départ en philosophie : « Maître, vous nous dites toujours que l’autre est pauvre, quelle que soit sa richesse ; mais celui qui meurt de faim, n’est-il pas encore plus pauvre ? N’y a-t-il pas comme un degré à intérieur de l’altérité ? Levinas a eu cette réponse superbe : « Moi, je me fais vieux : ce livre-là, c’est à vous de l’écrire. ».

Depuis, Dussel n’a jamais cessé d’écrire ce livre là, tous ces livres là, sur la distance exactement où l’on tient les pauvres, les hommes de toutes les périphéries, et les questions qu’ils posent à tous les centres du monde. A nous donc de le lire, le méditer et devenir à notre tour, si nous le voulons, un de ces philosophes assez courageux et lucides pour ne pas oublier les pauvres. Un de ceux que Dussel nomme si joliment « les êtres du lointain ».

J.P. Galibert




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Traduction, par Jean paul Galibert, d’un extrait de l’introduction d’un des livres majeurs de Dussel : Philosophie de la libération, sans cesse publié dans le monde de 1977 à 1996. (Dussel, Filosofíá de la liberación, nueva américa, Bogotá, 1996, p.14-18)



Quand nous disons que la philosophie de la libération est postmoderne, nous voulons indiquer la thèse suivante : la philosophie moderne européenne, peut-être avant même l’ego cogito, mais certainement à partir de lui, situe tous les hommes de toutes les cultures, -et avec eux, leurs femmes et leurs enfants, à l’intérieur de ses propres frontières comme des outils manipulables, des instruments. L’ontologie les situe comme des êtres interprétables, comme des idées connues, comme des médiations ou des possibilités internes à l’horizon de la compréhension de l’être. Au centre de l’espace, l’ego cogito constitue la périphérie et se demande avec Fernandez de Oviedo : « Les indiens sont-ils des hommes ?, c’est-à-dire sont –ils européens, et donc animaux raisonnables ? La réponse théorique importe moins que la réponse pratique, qui est la réponse réelle, celle dont nous continuons encore à souffrir : ils ont seulement une main d’œuvre ; s’ils ne sont pas dépourvus de raison, ils sont au moins « bêtes », incultes, puisque dépourvus de la culture du centre, sauvages, en un mot, sous développés.

Cette ontologie ne surgit pas du néant. Elle surgit d’une expérience préalable de domination sur d’autres hommes, d’oppression culturelle sur d’autres mondes. Avant l’ego cogito, il y a un ego conquiro ( le « je conquiers »est le fondement pratique du « je pense »). Le centre s’impose à la périphérie depuis cinq siècles. Mais pour combien de temps ? La prépondérance géopolitique du centre n’a-t’elle fait son temps ? ne pouvons nous observer un processus de libération croissant de l’homme de la périphérie ?


Spatialité géopolitique et histoire de la philosophie


La philosophie ne pense pas la philosophie, quand elle est réellement philosophie, et non sophistique ou idéologie. Elle ne pense pas des textes philosophiques, et si elle doit le faire, c’est seulement comme propédeutique pédagogique, pour s’exercer aux catégories interprétatives. La philosophie pense le non-philosophique : la réalité. Mais parce qu’elle est réflexion sur sa propre réalité, elle part de ce qu’elle est déjà, de son propre monde, de son système, de sa spatialité. Ce qui est certain, c’est qu’il semblerait que la philosophie a toujours surgi de la périphérie, selon la nécessité de se penser elle même, par opposition au centre et à l’extériorité totale, ou simplement à l’avenir de la libération.

C’est depuis la périphérie politique, parce qu’ils étaient dominés et colonisés, depuis la périphérie économique, puisqu’ils étaient colons, depuis la périphérie géopolitique, puisqu’ils dépendaient des armées du centre que la pensée des présocratiques apparut dans l’actuelle Turquie, ou au sud de l’Italie, et non en Grèce. La pensée médiévale émerge des frontières de l’empire. Les pères grecs sont périphériques, tout comme les latins. Dans la Renaissance carolingienne, la rénovation provient de la périphérique Irlande. C’est de la périphérique France que surgit un Descartes, et de la lointaine Königsberg que se dresse un Kant. Les hommes du lointain, ceux qui ouvrent une perspective depuis la frontière jusqu’au centre, ceux qui doivent se définir devant l’homme déjà fait et devant ses frères barbares, nouveaux, ceux qui attendent parce qu’ils sont déjà dehors, voilà les hommes qui ont l’esprit libre pour penser la réalité. Ils n’ont rien à cacher. Comment cacheraient-ils la domination qu’ils subissent ? Comment leur philosophie serait-elle une ontologie idéologique si leur praxis est une libération, face au centre qu’ils combattent ? L’intelligence philosophique n’est jamais si véridique, si limpide, si précise que quand elle part de l’oppression, et qu’elle n’a aucun privilège à défendre, puisqu’elle n’en a aucun.


Le centre, l’ontologie classique et le système


La pensée critique surgit dans la périphérie -à laquelle il faudrait ajouter la périphérie sociale, les classes opprimées, les lumpen- et finit toujours par se diriger vers le centre. C’est sa mort comme philosophie, et sa naissance comme ontologie achevée, et comme idéologie. La pensée qui se réfugie au centre finit par le penser comme la seule réalité. Hors de ses frontières, il y a le non-être, le néant, la barbarie, le non sens. L’être est le fondement même du système, ou la totalité du sens de la culture, et le monde de l’homme du centre.

Pour Aristote, le grand philosophe de l’époque classique, issu d’une formation sociale esclavagiste autocentrée, c’est le grec qui est homme, et non le barbare européen, qui manque d’habileté, ni l’asiatique, auquel manque la force de caractère. Les esclaves non plus ne sont pas des hommes, la femme l’est à demi, et l’enfant en puissance. L’homme est le mâle libre de la polis grecque. Pour Thomas d’Aquin, le seigneur féodal exerce un jus dominativum sur le serf de son fief, comme l’homme sur la femme (En effet Eve, bien que pécheresse, ne pouvait transmettre le péché originel, puisque la mère n’apportait que la matière, et le père seul donnait l’être à l’enfant. Pour Hegel, l’Etat qui porte l’esprit est le « dominateur du monde » devant lequel aucun Etat n’a le moindre droit (rechtlos). L’Europe apparaît ainsi dans le monde comme « la missionnaire de la civilisation ».

L’ontologie, la pensée qui exprime l’être – du système en vigueur et central- est le fondement des idéologies des empires, du centre. La philosophie classique de tous les temps est l’achèvement et l’accomplissement théorique de l’oppression pratique des périphéries.
Ainsi la philosophie, comme centre de l’hégémonie idéologique des classes dominantes, lorsqu’elle est philosophie de la domination, joue un rôle essentiel dans l’histoire européenne. A l’inverse, on pourrait suivre tout au long de l’histoire la pensée critique, qui est en quelque manière philosophie de la libération, pour peu qu’elle s’articule à la formation idéologique des classes dominées.


La philosophie grecque


Parménide, depuis la périphérie de la grande Grèce, énonça le commencement radical de la philosophie comme ontologie : « L’être est, le non-être n’est pas ». Qu’est-ce que l’être, sinon le fondement du monde, l’horizon qui comprend la totalité dans laquelle je vis, la frontière que contrôlent nos armées ? L’être coïncide avec le monde ; il est comme la lumière (tó fós) qui illumine un champ, mais que l’on ne voit pas. On ne voit pas l’être ; on voit ce qu’il illumine : les choses (ta ónta), les biens (ta prágmata). Mais l’être est le grec, la lumière de la culture grecque elle-même. L’être porte jusqu’au frontières de la Grèce. Plus loin, au-delà de l’horizon, il y a le non être, le barbare, l’Europe et l’Asie. C’est dans la politique, de Platon, Aristote, Epicure et les stoïciens, que l’on découvre le sens de l’ontologie.

Depuis les pauvres colons qui affirmaient avec Héraclite que l’être est comme un logos qui, tel un mur, défend la cité (contre les barbares), jusqu’au cosmopolitisme alexandrin ou romain, la cité se confond avec le cosmos ; c’est-à-dire que la cité gréco-romaine se divinise, et s’identifie avec la nature même. L’ontologie finit ainsi par affirmer que l’être, le divin, le politique et l’éternel sont « une seule et même chose ». Identité du pouvoir et domination, le centre, au dessus des colonies des autres cultures, au dessus des esclaves des autres races. Le centre est, la périphérie n’est pas. Là où l’être règne, ce sont les armées du César, de l’empereur, qui règnent et qui contrôlent. L’être est ; il est ce qui se voit et se contrôle.

Les philosophies classiques, hellénistiques ou romaines, à quelques exceptions près, s’articulèrent de fait avec les intérêts des classes dominantes esclavagistes, et justifièrent leur domination depuis l’horizon de l’être même. A partir de là, il est facile de comprendre qu’Aristote dise que « l’esclave est esclave par nature », ou que les stoïciens et épicuriens aient tenté de proposer un salut individuel aux citoyens de l’empire à la fois pour donner une conscience tranquille à tous ses membres, et pour sacraliser l’empire, la manifestation accomplie des dieux du cosmopolitisme.