Monsieur Le Comte au pied de la lettre

Calembredaine héroïque de Philippe Annocque.


Ni roman ni récit (encore que, circulant au plus près des lignes, on pourrait y déceler nombre d’indices capables de faire pencher la balance littéraire vers l’un ou l’autre), l’histoire épique, le face à face tendu qui se joue ici, est déclaré, baptisé par l’auteur lui-même, « calembredaine héroïque ». La chose est assez sérieuse, rare (et réussie) pour qu’on y pose un vif regard, celui, acéré, que ce genre, peu usité, réclame.

Comme souvent, il y a personnage, histoire et prétexte. L’homme central, le pivot du livre, c’est Monsieur Le Comte. Un homme apparemment étrange et banal qui s’en va, en vélo, réparer tout ce qui (vitres, portes, baignoires, aquariums) est réparable à condition d’avoir auparavant été cassé. Il va ainsi. Parfois tombe, se rétame. Regarde, du fond d’un fossé, une roue voilée qui tourne dans le vide. Cela, en plus de son patron, de sa femme Eulalie, de ses multiples virées (toujours dehors et par tous les temps) occupe une vie qui n’a pas toujours été si simple et enjouée.

Tout se passe bien, Philippe Annocque en invité surprise et secret le décrit au mieux, lui qui manie avec dextérité et malice les ficelles du petit théâtre de marionnettes sous nos yeux, tout se passe bien jusqu’au jour où, appelé pour déboucher des WC chez un ex-bibliothécaire, Monsieur Le Comte tombe nez à nez, si l’on peut s’exprimer ainsi, avec un homme sans visage qui n’est autre que son frère, siamois qui plus est. Tous deux, on l’apprend en même temps qu’eux, sont nés, au grand dam des parents, avec une figure pour deux. Il a donc fallu choisir. Inventer un visage imaginaire pour l’un (l’ex-bibliothécaire) et porter l’autre à l’Assistance pour éviter les malentendus et les jalousies.

Le hasard, qui n’en fait qu’à sa tête, (en ce livre, on le sait, ce mot vaut plus qu’ailleurs) ne va pas, passée cette première rencontre, se priver pour multiplier les rendez-vous impromptus entre les jumeaux. Il y aura succession de réunions étonnantes. Dans des lieux et pour des causes qui le seront tout autant. Jusqu’au face à face final. Avec, en invitée surprise, une fée invisible et radicale. Celle-ci, fée mais aussi lèpre des maisons, saura user de ses pouvoirs pour réunir les deux frères dans un lieu idéal et subtil, un lieu où les jeux de mots, où les allitérations soutenues, où la fantaisie, où les chausses-trappes, où les sauts de puce et les passages rapides du coq à l’âne sauront enrouler sons et sens à une vitesse folle. Ce lieu imaginaire pourrait bien se trouver, (et se trouve sûrement), frôlant en cours de route Le Chevalier inexistant de Calvino, dans un livre enlevé, inventif et fringant, hors norme dans l’époque, un livre d’une centaine de pages, signé Philippe Annocque, et intitulé Monsieur Le Comte au pied de la lettre.


Philippe Annocque : Monsieur Le Comte au pied de la lettre, éditions Quidam.


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Jacques Josse - 10 novembre 2010