Pedro Kadivar | L’extrême réel. Deux voyages en Iran

De longs extraits de « L’extrême réel. Deux voyages en Iran » de Pedro Kadivar sont au sommaire de la revue Les Temps modernes, numéro 660, septembre-octobre 2010.





             D’où viennent jusqu’à nous les Nuits de Pedro Kadivar ? Les territoires qu’elles parcourent sont vastes, habités d’arbres, de chemins, de rencontres avec soi et avec les autres, des mots qu’une voix traverse et qui sont autant de dérives dans la présence, jamais établie, au monde.

             Ces territoires recouvrent différents pays, des villes nombreuses, plusieurs langues y ont cours. Pays, villes, langues ne forment pas une mosaïque ou une juxtaposition : ils délimitent un terrain de travail dont l’écrivain a voulu éprouver ce qu’il désigne comme « l’extrême réel » :

« Le réel aurait-il un bout, une extrémité, comme une figure tentaculaire ou un cube à faces multiples, aux arêtes tranchantes et aux sommets pointus comme le cube de Giacometti ? Ou y aurait-il des choses plus réelles que d’autres ? Je crois que oui, que la réalité n’est pas la chose la mieux partagée du monde, contenue dans tout ce qui existe, mais qu’il y a des degrés très variables de réalité suivant les choses. J’ai voulu atteindre l’extrême réel par ce voyage… »

             Les deux voyages de Pedro Kadivar en Iran, après vingt et une années d’absence, sont une expérience esthétique et intellectuelle, un déplacement dans son propre parcours, la cartographie d’un itinéraire.

             En 2004, voyage vers les lieux où la pensée s’est formée : première bibliothèque et les grandes lectures de Rimbaud et de Proust, rencontres décisives d’Edmond Jabès et Heiner Müller, Berlin, la langue allemande.
             En 2005, voyage vers les deux langues maternelles, le français et le persan : « Ces deux mères ne se connaissent pas et elles sont pourtant toutes deux en moi », la relation à l’image, le théâtre, l’intrication entre l’écriture et le natal : visages et paysages.
             Non pas des retours, la mise à plat des ailleurs qui composent une œuvre ouverte.
             DD

Nous remercions la revue Les Temps modernes de nous avoir autorisé à reprendre des fragments de « L’extrême réel. Deux voyages en Iran » de Pedro Kadivar.


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Premier voyage

Vingt et un ans. Je n’ai aucun moyen d’en mesurer la longueur et la consistance. Je connais seulement le nombre par la convention du calendrier mais je ne peux en connaître autrement la mesure, la mesure subjective qui est la seule vraie mesure du temps au-delà de celle des horloges et des calendriers. Ce temps est comme une matière qui change de forme et de consistance, un animal hybride en constante métamorphose selon les heures et les saisons, selon l’humidité de l’air et la pression atmosphérique et la lumière, un être éternellement embryonnaire et toujours en mouvement. Il a deux ans ou cinquante ans, refuse obstinément l’épreuve du calendrier. De la méduse transparente et inoffensive il se transforme en mammifère monstrueux et inidentifiable avant de devenir plante rare aux vertus curatives. Il me faut à chaque fois revenir au calendrier pour m’en rappeler la durée. Mais à regarder une vie humaine c’est un temps long. En vingt et un ans un homme naît et grandit, atteint un certain degré de conscience. C’est un critère de longueur qui me parle parce qu’un processus semblable a eu lieu en moi depuis mon départ de l’Iran jusqu’à mon retour. Un être est né en moi à mon arrivée en France, un nouveau-né qui a grandi, s’est mis lentement à marcher et à parler, a traversé l’enfance et la puberté, et qui au bout de vingt et un ans a réalisé son désir de voyage en Iran. Cet être-là n’avait jamais connu l’Iran, un Français de vingt et un ans grandi en un Iranien arrivé en France à l’âge de seize ans. Ils se connaissent fort bien, même s’il fut un temps où, dans l’exiguïté même de leur indéniable lien, ils ne voulaient pas entendre parler l’un de l’autre. […]

Shiraz s’est étendue en long et en large. De presque quatre cent mille habitants, je crois, au jour où je l’ai quittée, la ville est passée à un million. Les boulevards se sont longuement prolongés aux alentours de la ville et atteignent les banlieues d’autrefois, lesquelles en font partie à présent. La ville avait mené sa vie comme moi, elle avait grandi comme je m’étais prolongé corps et âme pendant ces vingt et un ans. Nous nous sommes regardés et nous nous sommes dit : « Encore vivant ?! » Et nous avons tous deux éclaté de rire. Il y a eu des moments où nous avions chacun été presque certains de l’arrêt définitif de l’existence de l’autre, des moments d’insupportable incertitude sur le fait que l’autre puisse en revenir vivant. D’autres où nous avons douté de pouvoir nous reconnaître l’un l’autre en cas de revoyure. C’est après tout la part la plus vivante d’une retrouvaille : ne pas tout à fait retrouver l’autre, mais trouver en lui un autre que l’on ne connaissait pas encore.

Le vieillissement des corps et des visages que j’ai connus autrefois, en particulier ceux de mes parents, et le choc que je pourrais en éprouver, c’était une des choses que j’ai redoutées le plus avant mon voyage. J’ai pensé, à ce propos, au bal des Guermantes à la fin de la Recherche où les personnages métamorphosés par l’âge défilent devant le narrateur, portant le masque de leur vieillesse. Il en fut tout autrement en Iran. Les visages de mes proches avaient certes vieilli, les corps aussi, mais ce qui m’a frappé était précisément ce qui échappe au vieillissement, ce sur quoi il n’a aucune emprise et qui permet au visage de demeurer parfaitement reconnaissable au fil du temps pour préserver sa ressemblance à lui-même. […]

C’est pour rencontrer cette part de moi-même qui avait grandi loin de moi en son lieu d’origine que j’ai fait le voyage en Iran, pour rencontrer ce moi à travers les miens, dans les rues et les magasins, dans le bus et le taxi, dans les paysages loin de la ville. Je l’ai cherché partout, en toutes les figures, dans toutes les choses, les odeurs et les visions, les bruits. Et je l’ai aperçu plus d’une fois. Il faisait des apparitions fugitives ici ou là. Je le suivais, et il me semblait parfois que c’était lui qui me poursuivait. Nous nous sommes aperçus, mais toujours de loin, parmi la foule ou dans des paysages montagneux et solitaires. Nous nous ressemblions mais c’était notre dissemblance qui nous aidait à nous reconnaître dans la foule. Nous étions même une ou deux fois sur le point de nous adresser la parole, je l’ai entendu crier un mot dans le brouhaha de la foule sans comprendre et j’ai essayé à mon tour de lui adresser la parole sans succès. Quelque chose nous liait et nous séparait à la fois. Il m’arrivait d’être persuadé qu’il était plein de ressentiment à mon égard de l’avoir abandonné sur place sans donner de mes nouvelles. Mais peut-être n’était-ce pas du ressentiment mais une méfiance d’un genre particulier, celle éprouvée à l’égard de soi-même devenu étranger. Je me sentais en revanche libre de toute méfiance et si j’avais le désir de lui adresser la parole c’était avant tout pour tenter de dissoudre la méfiance et rétablir la confiance entre nous. Je n’ai pas réussi à lui parler, mais je me plais à croire que le regard qu’il posait sur moi était devenu plus doux à la fin de mon séjour, et j’interprète volontiers ce changement comme un signe d’amoindrissement de sa méfiance vis-à-vis de moi. Il m’a accompagné à l’aéroport. Nous allons certainement nous revoir.



Berlin, été-automne 2004.




Deuxième voyage

J’avais déserté un pays et sa langue en moi, et ma légitimité sur le nouveau territoire passait par celui de sa langue. La littérature avait pour moi une valeur intimement existentielle et affective. Je lisais tout en français, des auteurs de tout bord, russes, allemands, italiens, anglais, israéliens, français, et m’identifiais volontiers à eux. Je m’identifiais à la littérature en général dans une sorte de délire adolescent, de celui qui coupe le cordon ombilical le liant à la maison parentale et s’en cherche une autre. Mon petit cahier, où j’ai noté la phrase de Ranicki [1], était rempli d’autres citations, de Woolf, Kafka et Jabès. Ils me parlaient, et je n’étais pas loin de croire qu’ils parlaient à moi seul. Mon dernier lien concret avec l’Iran avait été les lettres que je recevais de mes parents et celles que je leur écrivais. Dans cette écriture que je pratiquais une fois tous les deux mois se concentrait tout un pays, toute mon histoire iranienne. Dans la forme des lettres et le mouvement désormais inhabituel pour moi de droite à gauche de la page, dans la ponctuation et le rythme de mes phrases, coulait toute une immensité avec laquelle je ne voulais rien à voir, apparaissaient les fantômes d’un passé dont je ne voulais plus, en partie à cause de leur violence, mais aussi parce qu’ils me rendaient étranger à ce pays où je vivais, me semblait-il, me rappelaient d’où je venais et m’éloignait de mon présent, de ce à quoi je voulais pleinement appartenir. Et j’ai cessé d’écrire en persan. Définitivement. Sans retour. […]

Écrire en persan en écrivant à mes parents était un engagement irréductible de mon corps entier. Écrire de droite à gauche, former des courbes et des lignes, mettre des points, tout ce qui n’existait que dans l’écriture de cette langue, exigeait un positionnement particulier des bras, un certain appui des mains, et du coup une certaine allure du corps, des épaules et des fesses, une certaine manière d’être assis à table. J’entendais lentement le bruit de l’eau, un fleuve qui recommençait à couler en moi. Son cours s’élargissait progressivement, son courant s’accélérait de plus en plus, des vagues se formaient au fur et à mesure et l’eau devenait de plus en plus bruyante. Ce n’était plus un fleuve mais un torrent qui me frappait de la tête aux pieds. Mille images précises m’envahissaient de leur présence, paysages et odeurs, mots chuchotés, criés, mots dits avec amour, avec haine, avec indifférence, mouvements presque invisibles des mains, remous imperceptibles sur les visages, froncement de sourcils et sourires, embrassades et adieux, naissances et morts. Depuis mon plexus solaire où se concentrait ma respiration et d’où coulait ma vie surgissait un fleuve dans lequel je m’étais déjà baigné et où je ne voulais pas me baigner une seconde fois. Il me disait ma naissance et son lieu. Et je lui criais celui de mon avenir. Car il me fallait alors choisir entre naissance et avenir, et je voulais ignorer qu’il n’y a pas d’avenir sans naissance.

C’était comme si vous vous mettiez à marcher à quatre pattes, à répéter les premiers gestes, les premiers efforts pour vous tenir debout, et que de là, de ces attitudes du corps que celui-ci n’a pas connues depuis, resurgissait en vous l’enfance. J’écrivais le persan maladroitement, mes courbes n’étaient pas rondes et mes lignes pas droites, ma main en avait perdu l’habitude et ne voulait pas s’y remettre. C’était comme écrit d’une main qui tremble, alors que la mienne ne tremblait pas pour un sou, elle était maladroite par manque d’habitude et ne voulait pas reprendre goût à écrire dans la langue dans laquelle elle avait appris à écrire. Ce n’était pas seulement l’enfance qui resurgissait en moi, j’avais écrit dans cette langue bien après, mais cette écriture portait en elle le souvenir des premières tentatives d’écrire, de tenir le crayon entre les doigts, celui des premiers gribouillis sur le papier. […]

À Shiraz j’ai regardé la pluie. Quand les nuages se rassemblent la pluie y est chose sûre, ce n’est pas comme ici pour couvrir le ciel des journées entières sans que rien n’en tombe. Il a plu deux après-midi de suite et je suis venu dans la cour pour regarder la pluie alors que mes parents faisaient la sieste. Il a plu deux ou trois heures et il a fait beau quand le soleil allait se coucher. Et je suis longtemps resté sur le balcon à regarder la pluie. C’est un geste que je connais, une immobilité que je reconnais, debout face à la cour le regard tendu vers le ciel. C’est un endroit que connaît bien mon corps, un endroit particulier dans la plupart des maisons où l’on se tient pour regarder le ciel à l’abri du toit qui avance et couvre le balcon de la maison surélevée de moins d’un mètre. Je me suis souvent tenu là autrefois dans la maison où nous habitions avant mon départ pour l’Europe. C’est plus que regarder le ciel, c’est tâter le pouls du temps, sentir le poids des choses, prendre la mesure de sa vie, s’exposer prudemment à ce qui adviendra.

L’extrême réel est essentiellement du temps devenu matériel, palpable. Du temps par principe invisible devenu au fil du temps visible. L’insondable devenu mesure, critérium de toute mesure. Il ne fuit pas, demeure bel et bien là, mais plus vous vous en rapprochez, plus vous y découvrez des motifs inattendus. Sa complexité n’est pas celle de ses motifs en eux-mêmes mais le fait de l’infinité de leur nombre. Chaque motif en soi est au contraire très simple et immédiatement discernable si toutefois vous arrivez par miracle à le découvrir, point infime perdu parmi les points, poussière en suspens dans l’air. […]


Berlin, été-automne 2005.


Polaroid de Laurence Skivée
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23 novembre 2010

[1Marcel Reich-Ranicki, critique littéraire allemand, avait déclaré au cours d’une rencontre au Centre Pompidou à laquelle assistait Pedro Kadivar en 1988 : « La nationalité d’un écrivain est celle de la langue dans laquelle il écrit. »