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Marianne Rubinstein | De la terre natale...

Le 3 juin 2010, j’ai reçu un mail de Gilles Rozier me conviant à participer à un projet dans le cadre de sa résidence d’écrivain au Local : une rencontre d’auteurs autour du thème « De la terre natale à la terre adoptée ».
Je n’ai jamais connu l’exil ou même la vie à l’étranger pendant plus de six mois. Le seul exotisme dont je puisse me prévaloir est d’avoir vécu mon enfance et mon adolescence en Provence, avant de revenir, jeune adulte, à Paris, la ville où je suis née. Où est donc la terre qui m’a, ou que j’aurais adoptée ? Ce qui me soulageait néanmoins dans sa demande était la phrase suivante : « Ce thème peut être interprété par l’écrivain de manière très libre, avec néanmoins en toile de fond l’idée que le Local se trouve à Belleville, Babel-ville. »
Cela me soulageait d’autant que je souhaitais accepter cette invitation. D’abord, parce que Gilles est un ami et, bien que m’interrogeant sur ce que je pouvais dire d’original sur la question, cela me faisait plaisir qu’il fasse appel à moi. En outre, lorsque l’échéance est lointaine, j’ai, comme tout un chacun, tendance à me dire : On verra bien ! Enfin, écrire est une activité si solitaire que je me réjouissais à l’avance de cette expérience collective. Bref, j’ai accepté sans délai et sans y réfléchir davantage.
C’est au deuxième mail de Gilles que j’ai commencé à m’inquiéter. Quand j’ai appris que les participants étaient Colette Fellous, Khadi Hane, Miguel Angel Sevilla, Abdellah Taïa (et moi-même donc). Il ne m’était pas difficile de savoir que tous étaient nés ailleurs et avaient connu le passage d’une terre à l’autre, le déracinement, bien que ce mot soit peut-être impropre pour certains, ne corresponde pas à la réalité de leur expérience. Tous sauf moi. Que pouvais-je donc avoir de singulier et d’intéressant à dire sur le sujet ?

Je pense depuis longtemps que sous son air sérieux, Gilles est quelqu’un d’assez malicieux. Je pourrais tout aussi bien inverser la formule : sous son air malicieux, Gilles est quelqu’un d’assez sérieux. Il devait donc avoir de bonnes raisons pour me faire une telle proposition, d’autant qu’il ne pouvait s’être trompé sur mon histoire et mon parcours. Pourquoi une telle confiance dans l’intérêt qu’il me porte ? Au-delà du fait qu’il est, par tempérament, plutôt attentif aux autres et à leur histoire, nous avons souvent plaisanté sur nos similitudes, comme je l’ai écrit dans C’est maintenant du passé, récit de mes recherches sur mes grands-parents paternels, morts en déportation, en même temps que réflexion sur la place, l’origine, le rapport aux parents et à l’histoire familiale : « Gilles est écrivain et travaille à la bibliothèque Medem-Maison de la culture yiddish où il enseigne le yiddish. Je partage beaucoup de choses avec lui : sa mère est devenue orpheline dans les mêmes circonstances que mon père, nous sommes issus l’un et l’autre d’un couple mixte – sauf que, dans son cas, c’est sa mère qui est juive, ce qui change tout quant à la question de la judéité (il est juif selon la halakhah, ce que je ne suis pas, et j’ai le nom qui me désigne comme juive, ce qu’il n’a pas) – et surtout, nos deux pères jouaient de l’orgue et avaient acheté cet ouvrage bizarre, énorme et érudit, sur la facture d’orgues en deux volumes : le Dom Bedos. Gilles est la seule personne que j’aie jamais rencontrée qui connaît ce livre, et il m’a retourné le compliment. Forcément, cela créé des liens. »

Quelques commentaires sur ce paragraphe. Je suis donc issue d’un couple mixte. Ma mère est bretonne, elle vient d’une famille catholique, et mon père est né à Paris de parents juifs apatrides, émigrés quelques années plus tôt de Pologne. Du côté breton, on ne peut pas faire plus enraciné : mes grands-parents parlaient à la fois le breton et le français, et il y avait, chez eux, un immense arbre généalogique que l’on s’était amusé à suspendre dans la cage d’escalier (du fait de sa hauteur) et qui remontait, je crois, au XVe siècle. Tout l’inverse de l’autre côté : une famille sans territoire, chassée avant d’être exterminée.
Dans ce même livre, j’avais aussi écrit ceci : « “Bretonne”, avais-je affirmé enfant, en colonie de vacances, quand on m’avait demandé qui j’étais. “Non, tu n’es pas bretonne”, avait corrigé la monitrice, une blonde aux cheveux courts avec des lunettes. Pourtant, telle était la réalité familiale : ma mère, mes grands-parents, mes oncles et tantes, mes grands-oncles et grands-tantes, tous étaient bretons sauf une grand-tante par alliance dont on précisait encore, lorsque j’étais enfant, qu’elle était “parisienne”. Alors que pesait mon père, impatient et taciturne, face au charme de ma mère, ces jeux entre cousins dans le jardin, ces jours où nous étions vingt sur la plage et dix à table, et mes merveilleux grands-parents que tout le monde dans le bourg connaissait et estimait ? »

Peut-être fut-ce cela, le passage de la terre natale à la terre adoptée ? Excusez du peu, je n’ai pas l’expérience de l’exil, de la traversée, de la découverte d’un pays neuf où l’on va s’installer : ce léger vacillement de l’identité que j’ai perçu cette première fois dans le regard de l’autre, et si souvent ensuite, alors même que je me sentais ardemment d’ici, bretonne en Bretagne et parisienne à Paris, bref, passionnément française ? Bien qu’en y réfléchissant maintenant, je me rends compte que cet ardent désir était peut-être déjà l’héritage de cette passion de la France qu’ont les Juifs émigrés de Pologne (c’est le « Heureux comme Dieu en France » qui se dit si joliment en yiddish). Je suis donc le produit d’une étrange symétrie : d’un côté, des grands-parents bilingues breton-français. De l’autre, des grands-parents bilingues yiddish-français. Certes, leur français n’était pas le même, n’avait pas le même accent ni le même degré de correction, mais il charriait avec lui, chez les uns comme chez les autres, le désir d’une belle langue.

L’expérience de l’exil, de la traversée, je ne l’ai donc pas vécue, même si j’en porte l’histoire. Celle d’un homme, d’une femme — mes grands-parents paternels —, débarqués seuls à Paris, lui en 1925, elle en 1931, qui s’y rencontrèrent et s’aimèrent, dans les difficultés matérielles et l’espoir d’une vie meilleure. Avant l’horreur de la traque et le retour forcé à la case départ, la Pologne, qui mit un point final si cruel non seulement à leurs existences, mais aux désirs qu’elles incarnaient de construire ailleurs, ici en France. Ce furent pour ma grand-mère la chambre à gaz d’Auschwitz en août 1942 et pour mon grand-père l’assassinat au bord d’une route, dans le froid et la neige du mois de janvier 1945, lorsque les nazis évacuèrent les camps.
J’en porte l’histoire, disais-je. Ou plutôt une vision cauchemardesque et glaciale, avant que je ne cherche, en 2007, de manière si frénétique, les traces de leur vie. Car c’est ainsi que je continue à interpréter, même si cela n’a pas la prétention d’épuiser le sujet, l’intérêt particulier pour le passé et le monde yiddish qu’ont les Juifs de ma génération dont la famille fut assassinée. Il ne s’agit pas d’un intérêt mortifère pour un monde désormais disparu, mais d’un désir profond, plein de vitalité, de substituer aux images d’humiliation, de destruction, d’anéantissement, celles de la vie qui leur a préexisté. Et de reconstruire son propre roman familial à partir de là.

« De la terre natale à la terre adoptée… avec en toile de fond l’idée que le Local se trouve à Belleville, Babel-ville » évoquait Gilles dans son courrier.
La multiplicité des langues, donc. Et l’amour qu’on leur porte. Passer de la terre natale à la terre adoptée, c’est aussi, souvent, passer d’une langue à l’autre. Là encore, excusez du peu, je vis depuis toujours en France, donc dans ma langue maternelle. Je n’ai pas fait l’expérience de vivre de manière durable dans une langue étrangère. Non, ce que je veux suggérer ici est du même ordre que le vacillement identitaire dont j’ai parlé tout à l’heure, quand il a fallu que je comprenne, douloureusement d’ailleurs, que mon identité française, pour moi si évidente, serait toujours questionnée par d’autres. Rubinstein, ça vient d’où exactement ? Sans parler de ceux qui croient que parce qu’on est juif, ou demi-juif — ce qui ne veut d’ailleurs absolument rien dire, quand on est mixte, on est double et pas demi, j’y reviendrai — et avec un tel patronyme, on est forcément israélien ! Ce dont je veux parler, c’est le passage de la langue maternelle à celle de l’écriture.

Dans son pénultième cours au Collège de France sur L’œuvre comme volonté, Roland Barthes, avant d’être renversé 10 jours plus tard par un véhicule, rue des Écoles, et de mourir des suites de cet accident le 26 mars 1980, traitait de cette question de la langue d’écriture.

Premier statut de la langue d’écriture, expliquait-il, elle est native (sauf cas exceptionnels, et il donnait l’exemple de Conrad, Beckett et Cioran qui écrivirent dans une langue autre que la leur). C’est celle apprise dans le cercle de la mère : « c’est la langue transmise, la langue héréditaire, se référant, je crois, inconsciemment, à un Matriarcat » (La Préparation du roman I et II, p. 366), réflexion redoublée dans mon cas par le fait que la culture bretonne, nourrie par les départs des marins (et parfois l’alcoolisme des hommes), est une culture profondément matriarcale : nulle part il n’existe de figure monolithique de la femme, mais peut-être en Bretagne plus qu’ailleurs, elles sont puissantes, fortes, travailleuses, et occupent d’autres rôles que ceux de la poupée en porcelaine ou de la femme au foyer.
« Deuxième statut de la langue d’écriture, poursuivait Barthes, elle est apprise, non plus par automatisme enfantin, mais par pédagogie, éducation. En fait, on apprend le classique ou du moins, on apprenait, j’ai appris le classique comme l’anglais (mieux d’ailleurs) » (ibid., p. 367).
Et il poursuivait ainsi : « C’est le caractère ambivalent de la langue d’écriture, à la fois du dehors et du dedans, langue héréditaire et cependant à chaque fois « self made », spontanée, construite : particulière et universelle, dans la mesure où l’on est persuadé que cette langue de groupe détient une essentialité » (ibid., p. 367).

Si je mentionne ce passage du cours de Roland Barthes, c’est peut-être parce que l’espace de l’écriture est pour moi cette terre adoptée où les identités s’ajoutent plutôt qu’elles ne s’excluent. Quand on est mixte, on est double disais-je tout à l’heure. Ce n’est pas une nuance, mais une différence de taille. On peut être complètement ceci et complètement cela, toute sensualité en éveil dans les deux cas, reconnaissant les odeurs, les traditions culinaires, l’accent, les manières d’être et de faire, sauf que : si on ne se trouve qu’avec des ceci qui stigmatisent les cela, qui n’aiment pas les cela parce qu’ils sont trop blabla, voilà qu’on vous rappelle douloureusement que vous ne pouvez pas être en même temps ceci et cela, qu’il vous faut choisir, défendre les cela contre les ceci ou inversement, cela vous partitionne, vous découpe en morceaux, vous désintègre.
Oui, l’espace d’écriture est une terre adoptée. Où je forge ma langue, la travaillant sans cesse pour l’améliorer. Où rien n’est jamais acquis, où l’existence reste conditionnelle, fragile, mais dans un espace ô combien choisi. Où je ne cesse de décortiquer les manières d’écrire de ceux qui sont légitimes, de ceux qui « en sont », indubitablement. Où il m’est possible d’être entière et de tricoter – « à larges mailles » disait Virginia Woolf – malgré le vent violent du temps qui passe, à partir tout ce qui est perdu et qui ne reviendra plus. Où tout ce que j’ai pu conserver de ma terre natale m’est infiniment précieux. Où je suis à la fois moi-même et le produit d’une histoire qui se murmura en breton, en yiddish, en polonais ou en français, mais dans une aspiration commune à la belle langue.

voir la vidéo de la lecture de ce texte par l’auteure


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Marianne Rubinstein - 25 novembre 2010
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