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Miguel Angel Sevilla | Tierra de nadie

Premier récit : La deuxième fois


Et un beau jour j’ai repris le bateau, je ne sais pas s’il pleuvait ou s’il faisait beau. Je l’ai pris à Buenos Aires, je viens de la précordillère des Andes, d’une ville et d’une région qu’on appelle Tucuman.

Quelqu’un – le directeur de l’Alliance française, un jeune très sympathique dont j’ai oublié le nom – m’avait dit en 1975 : « On vient de trouver le corps d’un Français, un journaliste qui travaille à La Gaceta, le journal de notre ville. On vient de le retrouver au fond du lac El Cadillal, je rentre en France, vous aussi vous devriez partir. »
À ce moment on entendait, comme on dit, un indubitable bruit de bottes, le prochain coup d’État était annoncé. Une année plutôt, en 1974, après la mort ou peut-être même avant la mort de Perón, en tout cas depuis qu’Isabel Perón était au pouvoir, les maisons des opposants étaient dynamitées, elles sautaient dans la nuit, un bruit sourd et ensuite un grand silence. Il y avait eu, au Luna Parc de Buenos Aires, un grand meeting auquel Rojas, un ancien général putschiste, qui était petit et moustachu, avait assisté en compagnie du célèbre écrivain Jorge Luis Borges, qui était grand et élancé. Au cours de ce meeting un appel à l’ordre musclé avait retenti à plusieurs reprises, et tout le monde avait compris de quoi il s’agissait.
Et depuis un certain temps les Français étaient devenus suspects, les Français et les Chiliens. Le coup d’État de Pinochet a eu lieu en septembre 73 et donc il y avait en Argentine beaucoup de Chiliens réfugiés. La propagande officielle affirmait que « les subversifs » venaient de l’étranger, qu’ils n’étaient pas de vrais Argentins. Et Perón avait dit un jour que de Gaulle était communiste ; n’avait-il pas fait libérer, ou en tout cas n’avait-il pas quelques années plus tôt contribué à la libération de Régis Debray, un compagnon du Che Guevara emprisonné en Bolivie ?
En même temps, nous, les Argentins, n’avions pas le droit d’aller dans les pays communistes, et cette même propagande affirmait que ceux qui allaient s’entraîner à Cuba pour faire la guérilla faisaient le voyage via Paris.
« Ils font tamponner leurs passeports en France, et à Cuba ils les laissent entrer et sortir sans rien marquer dessus. Après, quand ils débarquent à Buenos Aires, ils te disent qu’ils viennent de Paris ! »
J’étais justement revenu de Besançon en 1974 via Paris parce que mon père était malade, et parce que la démocratie était de retour en Argentine : Perón avait pu rentrer d’Espagne et gagner les élections. J’étais donc rentré, et une fois chez moi, je m’étais marié avec une jeune Parisienne qui m’avait rejoint, et qui enseignait à l’Alliance française de ma ville, pendant que je vendais des journaux et gagnais ma vie comme peintre en bâtiment. Étant française, Marie-Colette était suspecte, et moi je rentrais de France et avais des amis qui venaient d’être tués, ou qui commençaient, comme on disait à l’époque, à « disparaître ». Je pense à Miguel Hines O’Connor, mon grand ami, fils d’un écrivain régionaliste d’origine irlandaise. À ce moment, je parle de 1975, quand le journaliste français de La Gaceta – le journal que je vendais - a été retrouvé au fond du lac El Cadillal, ce n’était plus les maisons des opposants qui volaient en l’air.
On les retrouvait, « les disparus », assassinés, au fond de l’eau ou dans des voitures brûlées, les mains ou les doigts coupés pour faire disparaître les empreintes digitales. Miqui, Miguel Hines, a réapparu vivant à la fin de la dictature, il y avait été en prison ou plutôt séquestré par l’armée.
Les assassins opéraient dans l’anonymat. C’était les Trois A, l’Alliance Anticommuniste Argentine, un groupe paramilitaire composé essentiellement de militaires opérant dans l’anonymat de la cagoule et dans des voitures devenues elles aussi anonymes parce que sans plaque d’immatriculation. Ils avaient été instruits, a-t-on dit par la suite, par des barbouzes qui avaient fait la guerre d’Algérie. Mais aussi, je crois, par d’anciens nazis. Je crois cela parce que, un jour de 1974, dans le journal La Gaceta que je vendais, j’avais lu dans un entrefilet que le général Perón avait reçu la veille un commandant de l’armée allemande… armée qui n’existait plus depuis la défaite d’Hitler.
À cette époque – entre 1974 et 1975 – on a tué Juan Belaustegui, un autre grand ami. Le père de Juan était basque, sa femme, Mirta, venait d’Uruguay ; elle m’a dit « : Fous le camp, tu n’as rien à faire ici. » Ou plus exactement, elle me l’a fait dire par un ami commun, Arturo. À cette époque, Mirta se cachait je ne sais où, je ne l’ai jamais su. Juan était dans la guérilla et Mirta avait peur pour ses enfants ; elle et moi ne croyions pas à la possibilité d’un triomphe par les armes en Argentine mais, comme on dit, c’est un autre problème qui requiert de plus amples développements.

Il y a aussi une autre raison, très importante, qui explique mon départ. À cette époque je me récitais tout le temps un poème de Nicolas Guillén, un poète cubain, que je vais me permettre de dire :
Hay de los pobres soldados
Esclavos del coronel
Hay de los trenes de tropas
Fríos al amanecer
Soldado no quiero ser
Que pegue al niño y al negro
Lo mismo que a la mujer
Soldado así no he de ser !


Ah ! des pauvres soldats
Esclaves du colonel
Ah ! des trains de troupes
Froids au lever du soleil
Je ne veux pas être soldat
Qui frappe l’homme noir
La femme et aussi l’enfant
Je ne serai pas un soldat comme ça !

J’avais appris ce poème en travaillant comme manœuvre avec Juan Belaustegui, justement ; il travaillait comme maçon et connaissait par cœur Nicolas Guillén. Il récitait ses poèmes sur un chantier, quand nous étions au nord de Santa Fé en Argentine, près du Paraguay, et je ne voulais pas, soldado no quiero ser, faire mon service militaire.

À tort ou à raison Mirta croyait en ma poésie, c’est pour ça qu’elle m’a fait dire : « Va-t’en, tu n’as rien à faire ici. » Et, à tort ou raison, je suis parti.
À la gare de ma ville, ma sœur aînée a dit : « Au moins soyez heureux. » Emma Estela et ma sœur cadette, Inès, étaient habillées en noir, ou plutôt non, je crois que Maria Inès avait des couleurs sur elle, du bleu, des fleurs, je ne sais plus bien, je ne sais plus rien. Mais depuis elles pleurent au bord d’une voie ferrée, en disant au revoir à quelqu’un qu’on ne voit pas.


C’est ainsi que j’ai fait ma deuxième traversée en décembre 75, j’ai débarqué à Nice le 26 ou le 28, ma mémoire vacille, et le coup d’État le plus sanglant de l’histoire d’Argentine a eu lieu en avril de l’année suivante.
On prenait, avec Marie-Colette, du Fernet Branca pour éviter le mal de mer parce que c’est bon pour le foie, et on marchait sans faire de bruit. Mais avant, on a vu Buenos Aires s’éloigner, et moi je disais à voix basse, je me répétait c’est le Moyen Âge, l’invasion des Barbares, il faut copier les livres et les apprendre par cœur. Et au moment du départ, je m’en souviens encore, sur le port de Buenos Aires, les gens devenaient petits, et encore plus petits, jusqu’à devenir de petits points et disparaître. En fait, ce sont eux, ma terre et mon amour.
Oh mon amour et mes amis, et mes amies au féminin, vous êtes ma terre d’exil et d’accueil, je vous porte dans mon cœur et partout je vous retrouve.



Deuxième récit : La première fois


J’étais venu en France quelques années plus tôt pour étudier la philosophie, je voulais connaître le sens de l’Histoire et savoir si dans l’Histoire il y a des lois, comme celle du progrès par exemple et celle de la lutte des classes avec un sens incorporé.
Mais il est vrai que déjà à cette époque on avait tué un ami, Gerardo, d’une balle dans le dos, il était syndicaliste. Cette dictature – c’était en 1969 –, je ne le dis pas pour faire de l’humour, a été une dictature moins sanglante que celle commencée officiellement en 1976. C’est d’ailleurs à ce moment-là, en 1969, que Mirta m’a fait dire de m’en aller – avec l’âge, je confonds parfois les dictatures.
Il y a eu ainsi, en ce qui me concerne, au moins une autre traversée, vingt-six jours sur la flotte. Elle a dû m’enlever la poussière que j’avais aux semelles de mes tennis noirs marque Pampero, si jamais j’en ai eu. Mais il est vrai que j’ai toujours, sur la plante ou mieux sur la paume de mes pieds, le doux souvenir du patio de la maison de mes parents. Il paraît que j’aimais beaucoup marcher pieds nus, ma sœur le raconte à ses enfants, que je marchais toujours pieds nus dans mon enfance. Peut-être parce que la terre de Tucuman est si douce, comme peau de femme, et que sous le patio de ma maison il y avait, et il y a toujours, un fleuve souterrain. Je le savais, nous avions des arbres et un puits. Puisqu’il y avait un puits, c’est qu’il y avait, sous mes pieds, sous la terre si douce du patio, un fleuve, et que donc notre maison était en quelque sorte comme un bateau. Tout cela je l’ai su par mes pieds, quand j’étais petit.

À cette époque – autour de 1969 – j’avais commencé à étudier la philosophie à Buenos Aires, et je disais tout le temps : « Il faut penser avec ses pieds. » Et un ami aimait beaucoup cette phrase, ce vers comme nous disions dans mon quartier. C’était un ami qui écrivait des livres, qui a maintenant son nom gravé à Jérusalem, il fait partie des Justes, il a sauvé la vie de certaines personnes en Toscane, d’où il était originaire. Et donc cet ami, Arturo, m’a payé le billet de bateau pour que j’aille étudier en Allemagne, avec quelqu’un à qui il avait sauvé la vie pendant la Deuxième Guerre. Mais je ne suis pas arrivé jusqu’en Allemagne, je me suis arrêté en Suisse. Et la première fois que je suis venu à Paris, en 1970 peut-être, ou en 1971, je suis arrivé dans une petite voiture bleu foncé. Une Française m’avait emmené faire un tour à Paris, elle y avait, comme on dit en Suisse, « un bon ami ». Elle s’appelait Agnès et venait d’Angers, et son bon ami venait des Antilles.

Avec les Antilles, on a en commun, quand on vient comme moi de Tucuman, la culture de la canne à sucre et la chaleur subtropicale. Mais il semble qu’on ait aussi d’autres points en partage dus à l’Histoire, ou à une « ruse de l’Histoire » pour parler comme Hegel, et qu’il y a eu aussi un trafic d’hommes enchaînés, qu’on appelle commerce triangulaire, pour ne pas dire carrément commerce d’esclaves, lequel, venant d’Afrique, passait par les Antilles et arrivait au pied des Andes. Et j’ai eu la chance de voir à l’occasion de ma première venue à Paris, à la Cité U si ma mémoire est bonne, une pièce de théâtre qui parlait de l’esclavage aux Antilles.
J’ai appris des choses que j’ai oubliées et ensuite on est rentrés en Suisse avec Agnès. Elle s’était fâchée avec son bon ami parce que, disait-elle, « il parle trop de politique et ne voit plus ni l’art ni la beauté. Il voit le Sacré-Cœur et au lieu d’admirer le Sacré-Cœur, il te dit que c’est un monument bâti pour fêter la défaite de la Commune ! Du coup, ton plaisir est gâché », me disait Agnès, et moi je me taisais beaucoup à cette époque – je ne sais pas si, à ce moment, en découvrant Montmartre, je pensais avec mes pieds.
Toujours est-il qu’ils se sont disputés le lendemain de la représentation dans un bar de Montmartre, et que le surlendemain nous avons quitté Paris un peu pressés. Je me souviens très bien de la place de la Concorde, tout en pierre à cinq heures du matin ! Comme si la matière de l’obélisque s’était répandue sur l’ensemble de la place et l’avait colorée. Mais à l’époque je ne savais pas lire les hiéroglyphes. Ils brillaient jaunes, énigmatiques, plein de mystère : des petits oiseaux, des petites lunes et des petits soleils amenés d’Égypte par Napoléon.



Troisième récit : La raison dans l’Histoire


À Paris, la première fois que je suis venu, j’avais acheté près de Notre-Dame, sur les quais, pour un franc cinquante, en livre de poche, dans la collection 10/18, un livre célèbre de Hegel, La Raison dans l’Histoire. Pendant le voyage de retour en Suisse, je regardais le paysage et avais le livre à la main. Je le serrais carrément, j’étais impatient de le lire. J’avais déjà lu El mundo es ancho y ajeno, « Le monde est vaste et à autrui », du Péruvien Ciro Alegria, j’avais lu que les prolétaires n’ont pas de patrie, et je me disais, comme beaucoup d’autres à cette époque, que l’Histoire était peut-être notre terre à nous.
Une fois de retour en Suisse, je suis retourné à l’usine. C’était une grande usine située près de la gare de Fribourg, je devais pointer à quatre heures du matin je crois, en tout cas il faisait nuit et il faisait très froid. On y fabriquait des boîtes de déodorants, des canettes de bière, et mille types de boîtes vides. On les fabriquait à la chaîne, pas une à une. Ou une à une mais à la chaîne, et il fallait aller très vite, on en fabriquait énormément.

On était surtout, comme on dit, des émigrés ; en fait nous étions des immigrés de nos pays. Pour la plupart des Italiens de Naples et de Sicile. Mais il y avait aussi des Espagnols. Beaucoup venaient de Galice, près du Portugal, c’était un peu comme chez moi, je veux dire en Argentine, parce qu’en Argentine aussi il y a beaucoup d’Italiens, de Galiciens et d’Andalous.

Mon père est venu de là-bas, d’Andalousie, de la route des Villages blancs, entre Séville et Cadix. Près d’Arcos de la Frontière et de Xeres de la Frontière et de Corte de la Frontière et de beaucoup de frontières, parce que par là passait il y a longtemps la frontière entre les chrétiens et ceux qui ont construit l’Alhambra et la mosquée de Cordoue. C’était, paraît-il, comme c’est une région montagneuse, à certains moments de l’histoire, un refuge pour les persécutés, dans le genre des Cévennes en France pendant la Deuxième Guerre, et auparavant déjà, pendant la persécution des protestants huguenots. Un poète de ma famille que j’ai retrouvé à Arcos de la Frontera, Pedro Sevilla, m’a dit : « Notre nom est soit juif soit gitan. » Et il a ajouté : « C’est simple Miguel Angel, les Juifs se cachaient chez les Gitans quand ils étaient persécutés, il y a eu forcément des mélanges quand la raison dans l’Histoire battait de l’aile ou s’emballait, et que la persécution des impurs faisait nombre de victimes. »

Ma mère était d’ascendance indienne, je ne sais pas de quelle tribu. Être Indien était une honte en Argentine et ces choses-là se cachaient, je veux dire ses origines, comme une tare ou pire encore, et peut-être se cachent toujours, je ne sais presque plus rien de mon pays.
En tout cas ma grand-mère maternelle avait une vraie tête d’Indienne, hiératique et silencieuse, avec de longues tresses noires. Elle était aveugle et passait des journées entières toute droite et sans presque dire un mot. Mais elle avait vu passer el perro familiar, le chien familier ou chien du diable par la rue de son village, Monteros. Plus exactement elle l’avait entendu passer, une nuit, ce chien du diable, en traînant ses chaînes, et les voisins venaient lui demander si c’était vrai, et elle disait : « Oui, par là. »

De mon grand-père maternel, je ne sais presque rien. À mon avis il devait être un descendant d’esclaves des plantations de canne à sucre de Tucuman parce qu’une fois, à l’heure de la sieste, j’ai vu, chez ma tante Angèle de Monteros, la photo d’un homme noir : une toute petite photo ancienne et mal fichue. L’une de mes cousines, l’aînée, la Tocha, a dit à ma mère, à l’heure de la sieste donc, en montrant la petite photo : « Voilà l’homme. » Ma mère a détourné son visage et il y eut un grand silence. Il y a une explication à ce silence : mon grand-père maternel avait abandonné ma grand-mère et ses trois enfants, Angèle, René et Emma, et Emma, ma mère, ne voulait pas en entendre parler.

C’est dommage que je ne sache rien de ce grand-père, pas même son prénom. J’aurais pu le transmettre à mes enfants, et à mon petit-fils, tous nés en France... J’étais en train d’oublier ! Environ un an après mon voyage avec Agnès à Paris, quand j’ai vu la pièce sur l’esclavage en Martinique, je suis retourné en France et j’y suis resté. Mes enfants y sont nés et y ont poussé comme des petites cannes à sucre, et mon petit-fils fait de même en ce moment. Mais je me trompe ! Je suis venu à Paris, de manière définitive, après la deuxième, ou peut-être finalement la troisième traversée. La première fois, je venais étudier et je suis parti pour Besançon parce que Paris était trop cher. Après la deuxième ou la troisième, je ne sais plus, je suis resté à Paname, même si j’avais cru ne pas venir pour longtemps. Avec l’âge je confonds non seulement les dictatures, mais aussi les traversées !

Les Indiens parlaient en quichua – la langue des anciens Incas, que l’on parle encore un peu dans ma région – de la Pachamama, la Terre-Mère, notre mère à tous. Et je trouve qu’elle – la Terre-Mère ou la planète Terre – ressemble à la Lune, cet astre que les poètes chantent et vers lequel tous les chiens aboient. Et elle lui ressemble non seulement parce qu’elle est ronde comme un ballon de football ; elle lui ressemble parce qu’elle est elle aussi suspendue dans l’espace, comme une pomme à la branche d’un arbre… sans arbre.
Et je l’imagine ainsi, notre mère à tous, je la vois ainsi et bien souvent, quand je me souviens des enfants de Tucuman en train de jouer au foot dans la rue, à la tombée de la nuit, au milieu d’un nuage de poussière, ayant oublié la raison dans l’Histoire, je me dis tout bêtement que le foot est un poème.

voir la vidéo de la lecture de ce texte par l’auteur


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12 décembre 2010
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