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dimanche 24 octobre 2010

Dimanche dernier, je participais à une rencontre intitulée « De la terre d’origine à la terre adoptée ». C’était au Local, 18 rue de l’Orillon à Belleville. À l’initiative de Gilles Rozier, en résidence d’écrivain dans ce lieu, nous étions cinq auteurs invités : Colette Fellous, Khadi Hane, Miguel Angel Sevilla, Abdellah Taïa et moi-même. Dans la salle, face au public, chacun de nous était assis près d’une petite table ronde en fer blanc sur laquelle était posé un minuscule verre d’eau (que j’ai bu, me disant que j’allais peut-être rétrécir comme Alice). Complètement à gauche de la scène, Gilles avait chaussé ses lunettes pour présenter le premier auteur, qui lisait son texte, et ainsi de suite jusqu’au cinquième. Soit deux fictions plus trois récits autobiographiques, autant de variétés de styles et une émotion inattendue qui a pu saisir l’un ou l’autre, en déséquilibre momentané avant de retrouver son souffle pour poursuivre la lecture.


Ces textes, Gilles les avait « commandés » au mois de juin. Tel qu’il avait alors formulé le projet, il s’agissait d’écrire autour du thème « De la terre natale à la terre adoptée », ce qui m’avait d’abord intriguée puis inquiétée quand j’avais découvert, au mail suivant, que les autres participants étaient tous nés ailleurs, avaient connu le passage d’une terre à l’autre et sans doute le déracinement. Tous sauf moi, née à Paris et vivant à Paris après une vingtaine d’années en Provence.


Après la lecture, nous nous sommes retrouvés dans un petit restaurant thaï de Belleville. Il y avait des currys et des sautés (au porc, au poulet, au bœuf et au canard). Sur la carte, à côté de l’intitulé de chaque plat, étaient dessinés de petits piments (un, deux ou trois) pour indiquer son degré de « fortitude ». J’ai demandé un plat à deux piments. Et pendant que l’on mangeait et buvait, je me suis dit que j’avais aimé cette expérience d’écriture/spectacle que l’on réitérera bientôt à la Maison des Métallos, le 12 décembre, à 17h (l’entrée est libre). En attendant, les textes sont disponibles en ligne sur la page remue.net de Gilles.


La semaine suivante, je suis partie deux jours à Londres et dans le Sussex avec la dessinatrice Elsie Herberstein. La raison de ce voyage express et un peu précipité ? J’avais lu sur le site de Charleston que la maison de Vanessa Bell et Duncan Grant fermait ses portes le 31 octobre. Or, cette maison, emblématique du groupe de Bloomsbury (Vanessa Bell et Duncan Grant, Maynard Keynes, Virginia et Leonard Woolf, Lytton Strachey, etc.) et du mouvement des ateliers Omega, nous voulions absolument la voir pour la mise en BD du Journal de Yaël Koppman qui raconte la plongée de Yaël, la narratrice, dans ce monde fascinant à travers son identification à Angelica, fille de Vanessa et Duncan. Le premier jour, parties tôt de Paris, nous avons pris le train jusqu’à Londres, changé de gare, puis de nouveau train jusqu’à Lewes et taxi de Lewes à Charleston. Nous y sommes arrivées à 13h, notre visite était programmée à 13h40 (les visites sont accompagnées et se font par petits groupes d’une dizaine de personnes) et nous avons donc commencé par nous promener dans le jardin et à tourner autour de la mare, avant de tenter de distinguer l’intérieur en collant notre visage contre une porte vitrée (il y avait un lit, une commode, deux portraits que l’on a aussitôt identifiés comme ceux de Julian et de Quentin, les deux fils de Vanessa ; nous apprendrons plus tard qu’il s’agissait en fait de sa chambre : comme sa sœur Virginia Woolf, Vanessa aimait dormir en rez-de-jardin). Puis ce fut la visite de la maison : la pièce ou Maynard Keynes écrivit Les Conséquences économiques de la paix, les chambres de Duncan Grant et de Clive Bell (le premier mari de Vanessa) – mais où était donc celle de David Garnett ? ai-je demandé à la guide bénévole, une professeur d’anglais à la retraite, qui n’en savait rien du tout. Et Angelica, elle dormait où ? ai-je poursuivi sans plus de succès. Jamais je n’avais eu l’occasion de voir autant de tableaux de Vanessa et Duncan, et de telles illustrations de leurs travaux de décoration intérieure – portes, tables, montants de cheminée peints, murs de couleur décorés d’un motif répétitif, fauteuils et chaises recouverts d’un tissu créé dans les ateliers Omega – précurseurs du style des années 1970.


Ce jour-là, venait-on d’apprendre, il était aussi possible de visiter Monk’s House, la maison de Virginia Woolf à Rodmell. Deux Anglaises projetaient d’ailleurs de s’y rendre et acceptèrent de nous y conduire. Ce fut une drôle de surprise, car depuis tant d’années que ce monde m’était familier, je n’avais bizarrement jamais envisagé de voir aussi Monk’s House.


Autant la maison de Vanessa est terrienne, remplie d’ocres, des couleurs chaudes de la terre, autant celle de Virginia est végétale et aquatique. Une serre contiguë à la maison, pleine de plantes. Dans le salon, des murs verts et toujours des plantes. Et aussi plus d’ordre et de dépouillement qu’à Charleston. Là encore, du mobilier Omega, et notamment les chaises marquées d’un VW du salon. Partout aux murs, des peintures de Vanessa : l’épagneul qu’aimaient tant Virginia et Leonard (il sera le modèle de Flush, dans le livre éponyme), des portraits de Leonard, de Virginia, d’Angelica, de Julian, etc. Dans la chambre de Virginia, accolée à la maison mais séparée (il faut en sortir pour y entrer), un lit étroit, un grand châle et une immense fenêtre donnant sur le vert du jardin : une chambre à soi.

Plus loin, dans une remise, le bureau de Virginia, lieu austère donnant sur une grande étendue d’herbe verte où ils aimaient jouer aux boules. À côté, le verger : on y a ramassé de petites pommes rouges que l’on a rapportées à Paris (plus tard, je les ai mangées en pensant qu’elles étaient magiques).


Il devait être 17h quand nous sommes parties, le temps était toujours aussi beau (« une belle journée d’automne » ne cessait-on de se répéter), mais on commençait à avoir froid aux pieds, et on avait envie d’un bon thé. Pas très loin, dans le bourg, il y a un pub. Au centre de la pièce, une grande cheminée. Devant le feu, nous avons bu du thé bien chaud, et mangé chacune un scone, avec de la cream, du beurre et de la confiture.


Le lendemain, journée à Londres et quatre adresses au programme :

22, Hyde Park Gate, la maison d’enfance des quatre enfants Stephen (Vanessa, Thoby, Virginia, Adrian).

46, Gordon Square, le premier appartement à Bloomsbury dans lequel les enfants Stephen s’installèrent après la mort de leur père, quittant les quartiers chic de Kensington et de Belgravia (et je me suis souvenue de cette phrase de Virginia quand elle évoqua pour le Memoir Club l’inceste avec son demi-frère aîné George Duckworth : « Les vieilles dames de Kensington et de Belgravia n’ont jamais su que George Duckworth était un amant en même temps qu’un père et une mère, un frère et une sœur pour ces pauvres demoiselles Stephen »). Cette adresse, Vanessa (avec Clive, puis Duncan) la partagera ensuite avec John Maynard Keynes (qui est le seul à y avoir sa plaque).

29, Fitzroy Square, où déménagèrent Virginia et Adrian après le mariage de Vanessa, qui resta donc avec Clive, son mari, à Gordon Square.

52, Tavistock Square, où vivaient, lorsqu’ils étaient à Londres, Virginia et son mari Leonard Woolf.


Toutes ces maisons existent encore, sauf celle de Tavistock Square. Sans doute a-t-elle été détruite durant les bombardements. Elle était à deux pas de celle de Gordon Square ; à la campagne comme à la ville, Virginia n’était jamais loin de sa sœur. Toutes ont désormais leurs plaques commémoratives (Virginia à Fitzroy Square, qui fut, auparavant, la maison de George Bernard Shaw ; Virginia, Vanessa et Leslie Stephen à Hyde Park Gate, une rue où Churchill vécut aussi).


À visiter ces lieux, j’ai eu l’impression de parcourir l’existence de Virginia Woolf et Vanessa Bell en deux jours. Et la vie m’a semblé passer bien vite.




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Marianne Rubinstein - 5 décembre 2010
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