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D’amour et d’eau fraîche

Voulant acheter un lit, j’explique au marchand que je cherche une armature assez haute sur pieds pour que je puisse passer l’aspirateur en dessous sans avoir à jouer les déménageurs.
Le marchand me répond qu’il n’a jamais rencontré ce problème parce que ce n’est pas lui, c’est la femme de ménage qui passe l’aspirateur.

Un ami, qui a dîné chez moi, veut appeler un taxi, qui le ramène chez lui. Je lui représente qu’il aura aussi vite fait en métro, et que ça ne lui coûtera rien. Il me répond préférer le confort que lui apportera la modeste dépense du taxi.
Trouver qu’un prix est cher ou non dépend du revenu dont on dispose, et du tempérament.
Moi qui reviens, et fais revenir ma compagne, à deux heures du matin, d’Alfortville à Paris Opéra à pied parce que nous avons, invités à dîner, raté le dernier métro, on comprendra que certains frais n’entrent pas dans mes habitudes.
Que mon invitation finalement coûte, à mes yeux inutilement, à mon ami l’argent d’une course en taxi, me gêne.
Je ne suis prêt à acheter ni du temps ni du confort.

Dans Paris, capitale du XIXe siècle, Walter Benjamin cite, page 640 : « Heine connaissait très bien le socialisme. Il avait encore vu Fourier en personne. Il écrit un jour (15 juin 1843) dans ses articles sur la situation en France : “ Oui, Pierre Leroux est pauvre, comme l’étaient Saint-Simon et Fourier, et ce fut la pauvreté providentielle de ces grands socialistes qui enrichit le monde… Fourier aussi dut avoir recours aux aumônes de ses amis, et combien de fois l’ai-je vu, dans son habit gris, élimé, longer en hâte les colonnes du Palais-Royal, les deux poches à ce point emplies que, de l’une on voyait poindre le col d’une bouteille et, de l’autre, un long pain. Un de mes amis, après me l’avoir montré, attira mon attention sur la détresse d’un homme qui devait aller chercher lui-même ses boissons au débit de vin et son pain chez le boulanger. ” »

Si une heure de votre propre activité vous rapporte trois fois plus que ce que coûte l’heure de travail de la femme de ménage, vous avez intérêt à déléguer la délicate manœuvre d’aspirer la poussière sous les lits.
Selon cette logique, le mari et l’épouse travaillent à l’extérieur, tandis que leurs enfants en bas âge sont confiés à une « nourrice ».
De son activité littéraire, par nature sans résultat financier immédiat, Fourier ne peut calculer le rendement. Le pourrait-il, une heure de son travail lui rapporte certainement moins que ce que lui coûterait une heure du salaire d’un domestique. Voilà pourquoi il va lui-même acheter son pain et son vin.
Non seulement son activité littéraire est un manque à gagner si l’on considère que Fourier, éventuellement, en changeant d’activité, pourrait gagner de l’argent.
Sed etiam, Fourier doit payer pour écrire puisque durant le temps qu’il écrit il doit trouver l’argent qui lui permette de vivre, d’acheter son pain et son vin.
D’où le « recours aux aumônes de ses amis ».
Son activité littéraire ne donne pas à Fourier les moyens d’acheter du temps.
La seule richesse dont il dispose est son temps, qu’il dépense à aller acheter son pain et son vin.
Ce temps, qu’il est obligé de dépenser ainsi, est autant de temps en moins consacré à son travail littéraire.
S’il employait un domestique qui allât acheter son pain et son vin, l’heure qu’il consacrerait pendant ce temps à son travail aurait un double coût : le coût du salaire horaire du domestique ajouté au coût de sa propre vie tandis qu’il écrit.

Écrivain aux droits d’auteur négligeables et père de deux petites filles, je connais de l’intérieur la situation de Fourier : outre notre difficulté naturelle à confier Annonciade et Isadora à des mains mercenaires, une heure consacrée à écrire me coûterait une heure de garde, ce qui nous mènerait droit à la faillite puisqu’en échange le travail effectué grâce à cette heure libérée ne me rapporterait pas un centime.
Au reste cet argent, dépensé pour mon confort, me rendrait malade et m’empêcherait de travailler.
Ne pouvant déroger à la règle d’or qui exige que le prix de revient de mon activité approche de zéro, je suis moi-même la « nourrice » de mes filles. Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, on peut me voir avec elles, après l’école, au Palais-Royal.
« Pauvreté providentielle… écrit Heine, qui enrichit… » ma vie, me permet de ne pas passer à côté de leurs trop courtes années d’enfance.



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Xavier Bazot - 11 décembre 2010
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