Moi tout seul

"Là c’est le matin j’ai évité la famille monstre de justesse."


Au centre du second roman de Ysé Ténédim, il y a à nouveau un père autoritaire, intransigeant, sûr de lui, socialement bien placé et décidé à booster ses enfants pour que ceux-ci perpétuent sa réussite en devenant les meilleurs partout. Corps parfait. Tête aux pensées et valeurs modelées de façon à être identiques aux siennes. Il veut des gagnants, des formatés, des redoutables, des numéros un. Rien d’autre. Or, c’est là que ça coince. Si l’aînée semble, jusque dans sa froideur, suivre l’implacable exemple paternel, les deux autres (sœur et frère) se démarquent, sans pour autant s’effacer comme le fait leur mère. Tous deux résistent différemment. L’une en se fermant peu à peu et en glissant dans l’anorexie jusqu’à en mourir et l’autre, le plus petit, en s’inventant un monde où la naïveté et le bon sens alliés à une résistance intérieure bien trempée vont le sauver. C’est lui le narrateur de Moi tout seul, lui qui dévoile et décortique l’enfer familial en tentant de trouver des lieux et des moments propices au calme (perché dans un arbre, à l’église auprès d’un curé attentif ou au contact d’une fillette d’origine turque) pour ne pas finir écrasé par le pouvoir illimité du père.

« Papa ne me connaît pas. Il ne sait pas qu’il y a un coin de ma tête où il n’existe pas où il ne peut pas crier. C’est fermé à clef pour lui. Il n’y a pas beaucoup de place juste pour Maman, Mano et Ambre quand elle me fait pas ses yeux transparents qui me voient pas. Papa dit que je lui fais honte parce qu’il n’y a pas d’école pour moi. »

C’est le portrait de cet enfant secret, différent, sensible, avançant dans un univers hostile en mettant tous ses sens au service de sa propre survie que brosse ici Ysé Ténédim. Elle le fait à coups de phrases vives et décapantes, avec cette écriture tendue, cette précision de vocabulaire, de verbe, de ton que l’on trouvait déjà dans Enfant gâtée et qui structure un texte au long duquel jaillit, sous couvert de feinte naïveté, la salutaire et salvatrice clairvoyance de l’enfant narrateur.

« Je suis la colère et le cri de papa je suis le noir et l’éclair foudroyant de son regard je suis sa respiration qui s’accélère ses yeux qui étincellent son corps qui tonne qui déverse des trombes des torrents d’injures et d’imprécations je suis sa suffocation je suis le grand trait rouge qui raie sa copie... »


Ysé Ténédim : Moi tout seul, éditions Les Contre-bandiers.


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Jacques Josse - 15 décembre 2010