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Je nage, l’eau s’épanouit

Chaque semaine, sur le tableau noir de la D13, je recopie la phrase d’un poème en rapport avec l’eau : Victor Segalen, Jules Supervielle, Paul Claudel... La semaine dernière, c’était René Char ("Je m’éveille lavé, je fonds en m’élevant / je vendange le ciel novice") ; cette semaine, c’est Paul Éluard : "Tu te lèves l’eau se déplie / tu te couches l’eau s’épanouit."

Quelques élèves de 5e passent me voir. On parle de l’eau, de souvenirs liés à l’eau, premiers souvenirs de natation, piscine, lac, mer. Est-ce qu’on préfère nager en mer ou en piscine ? Comment a-t-on appris ? Sait-on plonger ?...

Angélique [1] parle peu. Les autres déjà sont installés, et commencent à écrire. Angélique s’approche, murmure quelques mots parmi lesquels je comprends qu’il est question d’Afrique.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Je dis que vous, vous avez écrit sur l’Afrique. L’autre jour vous êtes venu dans la classe vous avez dit que vous aviez écrit sur l’Afrique.

Je dis que oui, c’est vrai, il y a une pièce qui se passe au Mali, une autre qui se passe à Kinshasa.

— Kinshasa. Elle acquiesce en tchipant.

— Tu connais Kinshasa ?

— Oui, j’ai été enfant là-bas. Au Congo-Kinshasa.

— Tu as des souvenirs de là-bas ?

— Oui, elle dit.

— Quoi, comme souvenirs ?

— Je sais pas. Je m’en souviens pas.

Elle se lève, et tandis que je m’occupe des autres, appliqués sur leur feuille, mordillant leur stylo-bille, je l’entends écrire au tableau, à côté de la phrase d’Eluard.

Quand je lève les yeux vers le tableau, je vois, à la craie, les expressions suivantes : "la pauvreté a l’afrique". Plus bas : "la souffrance a l’afrique". Elle reprend sa place, sur la table en face de moi, la tête entre les mains.

— Pas de souvenirs du Congo : tu étais trop petite ? je demande.

— Si, elle dit, Angélique. Si, j’ai plein de souvenirs de là-bas, au contraire. (Un temps). C’est juste que je m’en souviens pas.

Elle me regarde, soupire en souriant pour la première fois du haut de son mètre soixante-dix. Et puis elle se dirige vers le tableau noir, prend une craie et écrit, en dessous de la phrase d’Éluard : "Je nage, l’eau s’épanouit."

Elle revient s’asseoir :

— Quand je nage, elle me dit, c’est ce qui se passe : l’eau autour de moi : elle revit.
Re-tchip, re-sourire, ciao Angélique, elle est sortie.




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Laurent Contamin - 20 décembre 2010
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[1le prénom a été modifié