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Archives de la tristesse


Point de vue de Sergio Aquindo, dessinateur




Un jeune homme naquit, qui avait de la peine. La peine s’étendait à la quasi-totalité du genre humain, à quelques chiens et quelques canaris, et pratiquement à tous les vendeurs ambulants, de briquets, de stylos lumineux, de montres en plastique, de fleurs et autres babioles. Non que les vendeurs ne puissent être classés parmi les êtres humains, mais il les considérait à part, comme un cas clinique de la peine : il les mettait en listes dans une archive particulière, avec étiquette, numéros de page, table des matières et bibliographie précise.


Il avait de la peine car les gens ne savaient pas comment s’y prendre, les portes du métro se refermaient sur leur nez et ils restaient sur un quai vide à faire encore semblant d’être pressés ; il s’attristait car les gens ne savaient pas rire ou ne pouvaient pas, ou alors ils pouvaient bien, mais pas sans blesser quelque pauvre diable, puisqu’il n’existe pas de rire sans objet, et cet objet, même s’il fait bonne figure devant la foule, souffre comme si son âme était prise d’acidité, et il n’y a pas comprimé effervescent pour la peine. Il reste dans sa chambre quand l’après-midi s’évapore en une nuit fraîche ; les autres sortent en ville, boivent du café, se dépêchent d’aspirer la mousse de leur bière qui déborde du verre, ils regardent de belles jeunes femmes, qui se mettent à les regarder à leur tour, et c’est ainsi qu’ils passent leurs nuits, ces mêmes nuits fraîches que l’objet de moqueries regarde depuis sa fenêtre.


Voyant cela, le jeune homme peiné avait de la peine. Il le notait dans son catalogue, il entamait un nouveau dossier, et cette nouveauté, ou le carton flambant neuf, trompaient un tant soit peu sa peine. Selon les degrés d’importance de la peine, à savoir son caractère provisoire ou stable, structurel ou superficiel, culturel ou bien universel, il pouvait donc décider d’ouvrir un nouveau dossier, ou bien de rajouter simplement une nouvelle intercalaire, de changer une étiquette, ou, plus simple encore, d’agrafer un petit papier quelque part au bout d’un dossier déjà bien chargé. Mais il y avait tant d’étagères, tant de petits papiers, qu’il dut se résoudre à ne plus noter que les peines assez consistantes et durables, et oui, il en était tout à fait désolé, mais les menues peines passagères n’avaient plus de place dans ses archives. Il dut jeter ainsi tant de petites choses écrites au fil des années, des peines glanées ici et là avec des stylos lumineux de couleurs diverses : il sacrifia par exemple cet homme qui mangeait un sandwich en attendant le bus, tandis que des pigeons attendaient des miettes à ses pieds ; ou cette gamine qui vomissait en pleine rue et dont le père essayait de tout nettoyer avec un seul kleenex ; à la poubelle, tous ces petits papiers, à la poubelle. Autres archives de la tristesse dont il dut se débarrasser : les tasses réparées avec de la mauvaise colle, la peine de voir sa grand-mère vieillir chaque jour sans que personne fasse quoi que ce soit ; et aussi les matchs de football retransmis à la radio, le dimanche ; et ces provinciaux craintifs, regardant un plan de la Grande Ville, ou ne sachant pas où se mettre dans les rapides couloirs du souterrain. À la corbeille, tout ça irait s’entasser dans la corbeille, tout comme les après-midi (tous les après-midi).

Sergio Aquindo


Sergio Aquindo est dessinateur, découvrez son travail sur son site.

Pierre Senges - 23 décembre 2010
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