Le tremblement de pommes de terre

Jean-Paul Thibeau, Photographie, 2010, Courtoisie de l’artiste.

Patatoïdes ,
lecture-performance de Jean-Paul Thibeau
Cliquer pour voir la vidéo
Slam n Jam, 10 déc 2010
Lyrics by/Texte par Jean-Paul Thibeau
Piano by/ Piano par Cécile

capc Bordeaux 07.10.2010 -> 03.04.2011
Jean-Paul Thibeau Méta-archives
Anarchives fragmentaires et énigmatiques

Le béquet n°6 aborde la question des processus de formation des images visuelles et verbales.

Vous pouvez commencer par ce que vous voulez,
l’important est de savoir si certaines phrases, certains énoncés
vous induisent à penser, vous emmènent, même éventuellement
dans une rêverie…
Félix Guattari,
« La philosophie est essentielle à l’existence humaine »
Entretien avec Antoine Spire
Éditions de l’Aube, 2002, p. 26

« Voilà qui est charmant… » dit PIERRE BEQUET. Sur ces entrefaites, la femme convoque deux pommes de terre et écrit une première phrase [ce n’est qu’à travers la matière du légume qu’elle peut voir ce qui est charmant] :

IL FAUT ENVISAGER L’IMAGE COMME IMAGINATION

1 pétrification

L’Esprit de corps anime un cercle de jeans remplis de béton. Malgré la lourdeur de ses membres, chaque pantalon lève la jambe. Le denim consent à se transformer en pierre. Tel le Ciel couvrant la Terre, la toile bleue très résistante n’a pas d’autre activité que le recouvrement. Le tissu asservi au pouvoir de Gorgone couvre en permanence le béton.

Avec la complicité de la femme qui prend le monde comme il n’est pas, PIERRE BEQUET convertit l’esprit de corps en esprit de jeu. La pétrification n’est pas ce qu’il trouve charmant.

La femme écrit une deuxième phrase :

COMME SI CE QUI NE POUVAIT ETRE CLASSE PAR LE DESSIN
N’EXISTAIT PAS

2 brouillage

PIERRE BEQUET soucieux de garder vivante sa collection de choses en fait un tas dans une caverne et se couche dessus. Seul, tout seul, vraiment seul, dans un espace à deux dimensions, il n’est pas tout à fait tranquille. On dirait un ours dans sa tanière. Pour calmer son angoisse et sa solitude, il dessine en rouge tout ce qui le touche. La femme consent à se vêtir de rouge.

Avec la complicité de la femme qui verse un arrosoir vert sur sa robe rouge, PIERRE BEQUET brouille la limite entre les couleurs. Le brouillage est ce qu’il trouve plutôt charmant.

La femme écrit une troisième phrase :

L’ENGOURDISSEMENT HABITUEL DE MON CERVEAU
ME SEMBLE ETRE QUELQUE CHOSE

3 germination

Pour assembler la troisième phrase au dessin des deux premières, PIERRE BEQUET consent à se laisser germer le corps et la tête. Il compense son excitation intérieure par sa persévérance extérieure et il exécute ce que les circonstances lui imposent. Le temps est à la pluie, ça pousse bien. Il devient une tête à pieds auréolée de milliers de pensées.

Avec la complicité de la femme qui arpente de plain-pied la terre humide, PIERRE BEQUET allonge la portée de son membre polypode. La germination est ce qu’il trouve charmant.

La femme écrit une quatrième phrase :

LA MANIE D’UN PERSONNAGE ACTUALISE L’AMBITION D’UNE ECRITURE

4 vibration

La friction de la première phrase sur la deuxième favorise la germination de la troisième et la vibration de la quatrième. Les niveaux d’écriture se télescopent, les corps des lettres vibrent, les sons qui en résultent font trembler les pampilles d’un lustre et chanceler la rampe d’escalier. Traversé de ruptures de rythmes et d’éléments contradictoires, un labyrinthe de couloirs rougit. Oscillations de virgules, clins de points, fréquences inconstantes des lignes, la matière verbale consent du fond de sa grammaire à La Disparition du « e » de la complice.

Avec la complicité de la "fmm" qui fait vibrer ses « e » sous ses lèvres, PIERRE BEQUET amortit lentement l’amplitude du mouvement. La vibration est ce qu’il trouve vraiment charmant.

Comme la terre tremble de partout, les deux pommes de terre roulent par terre. La femme dit (rires) :

« Quand deux pommes de terre font la même chose, ce n’est pas la même chose. »






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Table de travail



« Il arrive, et plus souvent qu’on ne le pense, que les artistes lisent les philosophes. » [1]
« Bête comme un peintre. […]
Pourquoi l’artiste devrait-il être considéré comme moins intelligent que Monsieur tout-le-monde ? » [2]
Parce qu’il consent à se transformer en pierre, à se vêtir de rouge, à se laisser germer le corps et la tête, à disparaître avec les « e » de sa complice ?

Les manières d’agir, de sentir, de penser qui retiennent PIERRE BEQUET procèdent de méta-activités. Ces sortes d’activités sont définies par Jean-Paul Thibeau dans le lexique des Protocoles Méta comme « […] dispositif de niques ("petites choses"), hors du fantasme de signifiance : aller vers le je-ne-sais-quoi et le sans lien […] Activité discrète, la méta-activité peut se confondre avec une autre — elle se joue de cette ambiguïté : elle infiltre d’autres événements, […] sans caractéristique propre, elle est presque imperceptible ... »

pour rendre perceptible ce que PIERRE BEQUET trouve charmant,

fouiller dans les matériaux documentaires qui se sédimentent sur la table de travail [ce n’est qu’à travers la matière du langage qu’on peut voir ce qui est charmant].

Artpress décembre 2010 n°373

Roven 4

Palais de Tokyo Magazine

Cahiers Georges Perec n°10



sur la table, avec le geste de mettre à part, commencer le montage de la matière verbale en posant, disposant, composant quatre phrases en petites capitales sans accent extraites de ces publications :

IL FAUT ENVISAGER L’IMAGE COMME IMAGINATION
 [3]

COMME SI CE QUI NE POUVAIT ETRE CLASSE PAR LE DESSIN N’EXISTAIT PAS [4]

L’ENGOURDISSEMENT HABITUEL DE MON CERVEAU ME SEMBLE ETRE QUELQUE CHOSE
 [5]

LA MANIE D’UN PERSONNAGE ACTUALISE L’AMBITION D’UNE ECRITURE
 [6]




collecter des images d’œuvres référencées dans les publications citées

faire un « atlas d’espaces inutiles [7] »
[by mapping the PIERRE BEQUET’s brain, desires, and influences] [8]
où s’activent des tensions : pétrification, brouillage, germination, vibration

L’Esprit de corps [9]

The Den [10]

sans titre  [11]

Un homme avec une auréole [12]

La rampe  [13]

ne pas hésiter à créer de l’ambiguïté jusqu’à la “fin” du béquet,
elle est “légitimée” (Max Weber) par

– l’Atlas, « forme visuelle du savoir ou forme savante du voir, [qui] bouleverse les cadres d’intelligibilité » d’une lecture de l’espace muséal [14] et de l’espace d’écriture [15]

– les déplacements des écrits perecquiens déclinés tout au long d’Espèces d’Espaces mis en jeu à l’intérieur de pratiques artistiques contemporaines assemblées en “cahier-atlas ” [16]

– les pages d’un “atlas” de dessins [17] qui oscillent entre imagination visuelle et imagination verbale, matériaux actuels et “réemplois” de chapelle historique [18]

– un incipit d’une nouvelle d’Hugo Von Hofmannsthal — Andréas— [19] parce qu’il n’est pas aisé d’esquisser de quoi sont faits les moments heureux et que les mots une fois de plus [m’] abandonnent

– un méta-artiste [20] dans la ferveur de l’autrisme qui passe son chemin et se met à la fenêtre pour se regarder passer

Catherine Pomparat - 29 décembre 2010

[2Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Écrits, Flammarion, 1975, p. 236.

[3Artpress décembre 2010 n°373 (cliquer sur le lien ci-dessus inclus dans le texte) « Atlas : comment remonter le monde », entretien Catherine Millet/Georges Didi-Huberman p. 52.

[4Jacinto Lageira, « Marc Dion. Dessiner, classer », Roven 4, p. 122. (cliquer sur le lien ci-dessus inclus dans le texte)
cf. chronique/Marc Dion, dans Le mouvement qui déplace les tables (6)

[5Hugo Von Hofmannsthal, Une lettre , (Lettre de Lord Chandlos), in Magazine 13/Palais de Tokyo, p.24. (cliquer sur le lien ci-dessus inclus dans le texte)

[6Jean-Luc Joly, Compter/Créer. Cahiers Perec n°10, p 364. (cliquer sur le lien ci-dessus inclus dans le texte)

[7un espace est inutile quand il est considéré comme tel dans un béquet

[8cf. éditorial de Marc-Oivier Wahler, Palais de Tokyo magazine, 13, automne 2010.
et Catherine Pomparat, article in Cahiers Georges Perec n°10, « Des étudiants de l’école des beaux-arts perecquiens », pp. 175-190.

[9Rob Pruitt, L’Esprit de corps, 2006, Jeans, béton, denim. Vue de l’installation Courtesy de l’artiste. Palais de Tokyo /Magazine 13. Fresh Hell / Rédacteur en chef invité Adam McEwen. p.83.

[10Marc Dion, The Den, 2010, crayons de couleur sur papier, 24,5 x 28 cm, Roven 4, p. 122

[11Françoise Pétrovitch, sans titre, 2009, Lavis d’encre sur papier, 80 x 60 cm, Roven p.50.
Cf « Quand je serai(s) petite »

[12Un homme avec une auréole, Oswald Tschirtner, 10 décembre 1971. Encre sur papier. 21 x 14,8 cm. in « Éloge de la paresse active : Oswald Tschirtner », Didier Semin, Roven 4, p. 59.

[13Marine Pagès, Rampe II, 2009, bois, 200 x 20 x 230cm.
La rampe et autres travaux. Marine Pagès est directrice de publication avec Johana Carrier de la revue Roven->http://www.lespressesdureel.com/magazine.php?id=114

[14ATLAS
¿Cómo llevar el mundo a cuestas ?
How to Store the World

[15Extrait du livre "Atlas ou le gai savoir inquiet"de Georges Didi-Huberman

[16exemples, par exemple, dans l’article de Jean-Luc Joly, infra Cahiers Georges Perec n°10 page 368 : « [...] confluence d’autant plus significative qu’elle matérialise non une influence mais l’un des courants de l’Histoire peu perceptible autrement que par ces éclosions parallèles : en ces temps de déprise du sens, de règne du poupçon, de triomphe de la déconstruction, l’art manifesté chez [certains artistes “contemporains”] et Perec par une entreprise de vie obstinée et patiente semble devenir le lieu où renouer avec une nécessité heuristique. »
et dans ce même Cahier, les importantes remarques de Jean-Pierre Salgas relatives à l’exposition "regarde de tous tes yeux regarde"

[17le premier article de Roven 4, revue critique sur le dessin contemporain, est intitulé « Dé(s)-Placements cartographiques ». Je note, ici trop rapidement, le parti pris critique particulièrement bienvenu de cette revue qui met en lumière des affinités plastiques entre écritures et dessins, au-delà des catégories conventionnelles : « art contemporain » et "art brut", par exemple.

[18Roven : sonorité tirée de Scrovegni, nom du commanditaire de la chapelle de l’Arena, réalisée par Giotto à Padoue en Italie.

[19La Lettre publiée dans le Magazine 13/Palais de Tokyo m’a emmenée à une lecture d’Andréas (Gallimard/L’Immaginaire)

[20Jean-Paul Thibeau revisitant quatre "principes d’équivalence" de Robert Filliou dans le cadre du séminaire initié par Abdellah Karroum à Marrakech en novembre 2010 —« La philosophie partagée entre les Protocoles Méta et Robert Filliou » — a terminé son intervention en disant : « Quoi que tu fasses, fais autre chose, ce que Robert Filliou appelait l’Autrisme, secret relatif de la Création Permanente. »
Je reviens sur la notion de "méta expérience" dans un texte intitulé « Conversation de l’artiste avec une méta-météorite ».
Dans un texte écrit pour le site des Protocoles Méta, Jean-Pierre Cometti écrit : « une “méta expérience” ne peut avoir d’autre “fin ” — s’il faut lui en associer une — que celle d’une clarification de ce qui s’y trouve pour ainsi dire mis entre parenthèses, je veux dire le champ de nos attentes habituelles les plus spontanées, celles qui nous semblent les plus naturellement liées à notre concept d’art, à nos pratiques artistiques, etc. »