La laveuse et le palabreur, figures des grands passages

Cloués au port de Jacques Josse vient de paraître aux éditions Quidam.

Vient également de paraître Almaty, vol retour aux éditions La Digitale.





« manquer la joie, c’est tout manquer »,
Robert Louis Stevenson,
« Les porteurs de lanternes », Essais sur l’art de la fiction.




Dans ce bourg de Bretagne, des histoires circulent entre le port et la falaise, entre le bar et le cimetière, entre les morts et les vivants.
Elles donnent des nouvelles des uns et des autres : un tel est encore vivant, tel autre est en route – il est question de sa présence dans un monde ou dans un autre -, ici ou là on a vu un renard, un chien, un perroquet, les paroles des morts ne disparaissent pas, les vivants marchent dans les pas de leur ombre portée, l’ourlet du ressac borde les noyés.

Jacques Josse est à l’écoute des grands passages : de la vie à la mort et de la mort au récit.
L’oreille de la laveuse, du palabreur lui est acquise.

Cloués au port se déroule l’été de la canicule où mourut la laveuse des morts. C’est elle qui refermait la porte de la chambre et faisait l’ultime toilette du corps, l’intime, la soigneuse, celle qui tiendrait lieu de caresse dans les décennies à venir. À quelle secrète compréhension sa disparition met-elle fin ?

Après elle vient le palabreur, qui fait passer de la mort au récit.

Quand il revient, il paraît presque joyeux, transformé en tout cas, si ce n’est allumé, affirmant sans préambule que les autres, ceux d’en face, ont reçu en prime les dernières nouvelles du bourg, à commencer par celle annonçant l’arrivée imminente du maître tailleur parmi eux. Il gîtera dans une tombe neuve. Il y sera dans deux jours, tout pâle et ratatiné, le corps vêtu d’un costume dégageant une odeur forte due à de l’urine de chats, costume cousu main et conçu pour – et par – le patron dans son atelier maison. Il murmure à l’intention de Jimmy qui secoue la tête en signe d’approbation, que poser ainsi, avec lenteur et respect, ses pas sur les crânes des gens d’en bas lui permet de tenir debout et de garder intact le fil qui le relie à ceux qui lui ont donné la vie. Il précise qu’il suffit de se promener seul, là-bas, sur la butte, pour comprendre combien les choses s’avèrent au final inextricablement liées.

Le palabreur a un nom, il s’appelle le Capitaine.
Au bout du compte la mort n’emporte pas grand-chose des vivants, le drap funéraire, le costume repassé, parfois un chapeau, un chapelet. Leur bien le plus précieux, la parole, elle la dépose dans sa bibliothèque : Flaubert et Maupassant, Homère, Conrad, Melville, Loti, Corbière, Kavvadias, Mac Orlan, Stevenson, Chateaubriand, Albert Londres et quelques gens d’images comme Turner et Gauguin.

Les nuits d’ivresses et de tempêtes, c’est à leurs côtés que le Capitaine entre dans le bar où il a ses habitudes. Il leur présente les vivants : Pedro le patron, Jimmy l’ancien grutier dont la main tremble maintenant, Hubert le Hibou, Sylvain l’Iroquois, Ernest le patron de L’Équatorial ; il leur présente les morts : son frère au retour de la guerre en Algérie, La Taille le tailleur, Vladimir et sa valise qui chemine au fond de l’océan, la laveuse.

« J’ai dans l’idée que ceux qui sont derrière moi, apparemment paisibles, attendent, eux aussi en secret, ces débordements nocturnes », expliqua-t-il en désignant, pouces retournés, tous les livres posés en désordre sur les trois planches tordues de la bibliothèque.
« J’ai beau les avoir à l’œil, les lire, les relire, les calmer, les caresser dans le sens des mots, cela ne suffit pas. Dès que les éléments se déchaînent, ils revivent, ils s’esquivent, ils regagnent le large pour rejoindre les péris d’ici avec l’idée d’écrire de nouveaux chapitres en leur compagnie. »

On sait gré à Jacques Josse de nous arracher à la pesanteur des choses établies par une séparation à laquelle on croirait presque par instants. Chacun de ses textes nous emmène d’une main amicale et qui connaît son affaire dans les territoires habités par des récits où soufflent le vent et la géographie. Eux, les récits, peu leur importe d’être racontés par des morts ou par des vivants, ils n’ont pas besoin de ces délicatesses pour se faire entendre.

Dominique Dussidour - 12 janvier 2011