videoLivre 3 | souvenirs d’amnésie




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videoLivre 3
temps mort de l’écriture & écriture en temps réel
confronter le lecteur à l’écriture en train de se faire, à son rythme qui, pour moi, signifie le lettre à lettre

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à Dominique Quélen






un profond soulagement tente de se frayer un passage à travers la tristesse d’avoir tout oublié. Évidemment, soulagement et de tristesse ne correspondent pas à l’étendue qui se déplie en moi. Tout a été effacé mais je reste le même. J’aimerais faire sentir que je ne découvre pas je ne sais quel fond immuable. Je découvre le néant de l’identité, du langage, et, plus précieux encore, celui de la pensée ---

je ne saurais le dire autrement, je me suis retrouvé là, dans une chambre d’hôpital, après avoir perdu connaissance dans le train qui me ramenait de Paris. Ce que j’en dis reconstruit un fil qui n’existait plus que sous forme négative, absence de langage, absence de pensée, impossibilité de formuler mentalement ces deux disparitions, et pourtant je conservais le sentiment de mon corps même si son odeur m’était devenue étrangère

je ne prétends pas qu’il existe un fond immuable, je hais la mystique et je n’ai pas la faculté de croire
ce dont je me souviens, mais est-ce un souvenir ? c’est de ce désarroi plongé dans quelque chose de plus désolé et de plus froid que le silence, une évidence que je n’ose pas, après coup, appeler vivante

affirmation privée de facultés, observation et observateur fondus dans la masse, complices et victimes d’une catastrophe impersonnelle qui les concerne ?

L’amnésie serait la porte par laquelle l’écriture se libérerait du témoignage. Ce qui parle encore, à une telle profondeur, dans cette distance vitreuse qui sépare l’intelligence de la volonté, dérivant à plat, se donnerait alors la chance d’une proposition nouvelle ?

Essayer de comprendre et de se faire entendre. Il ne s’agirait pas d’effacement. Il ne saurait être question de prendre le langage pour ce qu’il n’est pas. Refuge, idole, etc. Il n’est pas question d’échapper à l’inconfort. Mais il se peut qu’à de telles profondeurs, débarrassé de l’espérance et de la peur, on fasse l’expérience de la mort. Je le dis sans pathos. Le plus troublant fut de voir la mort, non pas la mort en tant que telle, sous forme d’idée, mais ma propre mort, la destruction de mon incarnation, soudain inopérante, privée de raison d’être. Ce point laissé vacant et pourtant destiné à accueillir quelqu’un. Je ne saurais le dire autrement. Tout se passait comme si la mort se résumait au perceptible, cette réalité n’étant associée ni à l’étendue, ni à la durée, mais au langage

la faculté de parler et de penser, anéanties par l’amnésie, demeuraient intactes. Cette faculté, mettons qu’il soit possible de faire l’expérience d’une faculté que nous ne possédons pas et qui, pourtant, nous est attachée, se suffisait à elle-même et me suffisait, moi qui n’avais plus conscience de rien. J’étais enveloppé par une masse qui ne se partageait pas

et comment puis-je espérer en restituer quelque chose aujourd’hui ? J’accepte une certaine essentialisation du langage. Je suis forcé de l’accepter pour ne pas devenir fou. Je suis contraint d’admettre qu’il existe un moyen de s’adresser, d’établir un contact avec le langage. Je ne prétends pas ressentir cet autre du langage qui hante la poésie. Je ne suis pas poète. L’interlocuteur dont je disposais ne se laissait pas réduire à si peu. Il ne se serait jamais contenté de restes. Je dois céder du terrain. Je ne parle pas d’épreuve. Je laisse l’épreuve à ceux qui cherchent Dieu. Les arts sont pleins de mystiques. Je le répète. La mystique me fait horreur. Je dois cependant forcer le trait pour m’en souvenir chaque jour. Et pour faire comprendre que je ne descendrai pas le chemin de la plus grande souffrance. Il s’agit de quelque chose de plus simple et de plus sérieux

je parlais de renoncement. L’amnésie peut être provoquée. Je sais ce que j’ai à faire. Mais je n’ose pas

quand Poe écrivait « je suis mort », il définissait la littérature. Quand le langage meurt au souvenir, il fait apparaître la chose même qui permet d’écrire

que filme-t-on quand on filme ça ?
Un profond soulagement tente de se frayer un passage à travers la tristesse d’avoir tout oublié. Évidemment, soulagement et tristesse ne correspondent pas à l’étendue qui se déplie en moi. Tout a été effacé mais je reste le même. J’aimerais faire sentir que je ne découvre pas je ne sais quel fond immuable. Je découvre le néant de l’identité, du langage, et, plus précieux encore, celui de la pensée ---

la suite de cette chronique...

Philippe Rahmy - 13 janvier 2011