comme le caméléon, sa langue





à Sylvain Thévoz






J’en avais le pressentiment. L’écriture peut déclencher la migraine. La crise ne démarre pas durant l’écriture, elle lui succède avec un retard suffisamment marqué pour me laisser entrevoir un phénomène plus étrange. Quand l’écriture évoque cette zone, l’effort devient si grand, soutenu et si peu modulé, qu’il semble provoqué par la réalité qu’il affronte, sans qu’il soit possible de savoir si cette réalité lui est intérieure ou extérieure. Peut-être faudrait-il dire que l’écriture trouve alors sa légitimité. Cette légitimité repose sur un danger. Je perçois le risque de la disparition de l’écriture. Je peux m’approcher de cette zone au moyen de l’écriture, mais je ne pourrai y accéder qu’au prix du sacrifice de l’écriture. Je m’empresse d’ajouter que l’écriture n’est évidemment pas le seul déclencheur de la migraine. Elle est cependant le seul véhicule, la seule armure, le seul passage qui la rendra fréquentable, et peut-être même désirable. Reste à comprendre comment.

La tension nerveuse, comme toute action prolongée, provoque une réaction physique différée. Il s’agit, en quelque sorte, d’une courbature cérébrale. L’écriture de la précédente séquence a provoqué une migraine à retardement. Le texte achevé a le pouvoir d’ouvrir lentement la porte qu’il décrit. Son action se prolonge à travers le souvenir très présent de la formulation. Ce sont ainsi les étapes successives de l’écriture et de sa remémoration, avec tout ce que ce retour libère de tensions, qui m’ont mené au bord d’un nouvel épisode d’amnésie aphasique.

Le désir et la peur d’une nouvelle crise, s’alimentant mutuellement, ont aussi joué un rôle. Le désir et la peur n’ont cessé de se battre. Cette fois, la peur l’a emporté peu après le début de la crise de migraine qui, si elle s’était prolongée sous l’action d’un désir plus intense, ne m’aurait pas laissé faire marche arrière. J’ai pu revenir avant qu’il ne soit trop tard. Je découvre qu’un pouvoir m’est laissé dans cette antichambre de l’amnésie. Il ne relève plus de la volonté, mais de l’instinct de conservation où entre encore une part de lucidité. Je suis nauséeux. J’ai des fourmillements dans les mains et les lèvres. Ma tête me fait souffrir. Mais il faut que je note les quelques éléments nouveaux qui permettront de pousser plus loin la prochaine tentative. Que je ne puisse faire autrement que de vouloir en parler, et que je doive en parler parce que je sais que la puissance que j’affronte me dépasse en tout, confirme l’intuition qui ne me quitte pas. Quel que soit le nom qu’on lui donne, cette expérience est liée au langage.

Je relis ma précédente chronique. Elle prétendait poser des jalons. Il me semble maintenant, à quelques jours d’intervalle, que son ton tragique et péremptoire fait obstacle au but que je me suis fixé. M’approcher de la perte du langage au moyen du langage. Cette entreprise perd sa légitimité si elle reproduit la dureté de l’objet qu’elle convoite. Il faut un équilibre. La violence des coups s’accorde avec une écriture sans prétention. Je ne veux pas revivre la perte du langage, et, moins encore, la faire partager. Je veux comprendre pourquoi je suis amené à refaire ce chemin. Je veux savoir ce qui me pousse irrésistiblement vers cette hypothèse : l’écriture est le meilleur outil dont je dispose pour dépasser la compréhension que j’ai des choses. Comme tous ceux qui consacrent leurs forces à une seule activité, je doute. Je suis traversé par le regret de ne pas avoir choisi une voie différente et d’autres outils plus adaptés à ce que j’ai en tête. Je crois, par exemple, que les mathématiques m’auraient soulagé du poids d’être mal compris. Cette image me plaît. Je combine des mots qui, par chance et parce que je mets tout mon cœur à la tâche, pourraient dévoiler un pan vierge de la réalité. Contrairement aux équations, les mots ont le désavantage de pouvoir être lus par tout le monde (la question de l’analphabétisme n’entre pas dans mes préoccupations actuelles). Cet état de fait provoque aussi chez celui qui écrit le désir de montrer son travail alors qu’il n’en est qu’aux balbutiements. Ce faisant, il s’expose à être définitivement rabattu dans son balbutiement par les commentaires. Mais je n’ai pas le choix. L’écriture s’est imposée dès l’enfance comme manière de pallier un corps déficient. Les chiffres ne m’ont pas secouru de la sorte. J’ai donc suivi la voie du langage commun. Mon espoir le plus fou y puise sa force. Si le langage permettait de conquérir une part encore vierge de la réalité comme le font, par exemple, les avancées scientifiques, non pas en créant une réalité alternative, mais en créant, à proprement parler, une réalité tangible, reproductible et partageable hors du champ de l’expérience d’écrire (comme le vaccin existe hors de sa formule chimique), cette réalité serait alors accessible au plus grand nombre. Voilà qui est dit de manière générale.

Avant de poursuivre, je veux clarifier un point. J’ai indistinctement utilisé ce mot de « langage » pour désigner la formulation et le pouvoir de formuler. J’affirmais ensemble le néant de la formulation et l’émergence d’une forme, ou d’une matrice, ou d’une puissance, endossant la responsabilité de l’écriture. Je devais, dans un premier temps, confondre ces deux instances que je perçois ainsi, intimement liées par une loi cachée. Le terme de « loi » me semble le plus apte à souligner l’arbitraire et l’absolu de ce rapport. J’appelle donc langage en tant que tel, la structure mentale (mais est-elle confinée à l’esprit ?) apparaissant sous forme géométrique et presque transparente au moment de l’attaque d’amnésie aphasique. Cette forme ne contient ni pensée, ni image. Elle est cependant animée. Un mouvement la traverse ou la constitue. Ce mouvement combine des droites, des plans et des volumes repliés sur eux-mêmes et se joignant en certains points. Cette masse, ou cette matière en convection, ou cet ensemble ajouré me fait penser à une lanterne vénitienne. Je n’ai alors aucune hésitation. Je me trouve confronté à la matrice de la formulation. Cette matrice rigide mais mouvante, ne changeant pas d’aspect mais en perpétuelle transformation, me fournit le modèle du langage en tant que tel, clairement distinct des énoncés. Je décide de m’en tenir désormais au seul mot de « puissance » pour désigner cette réalité. Quant aux énoncés, qu’ils soient verbalisés ou qu’ils relèvent encore du domaine de l’intention, de la spéculation, ils sont liés à cette puissance d’une manière cachée que j’ai déjà définie en terme de « loi ».

Je reviens à l’écriture de ce qui s’avère être une sorte de carnet de voyage. De voyage vers l’amnésie. Je ne dois pas seulement me garder de la poétisation qui s’invite naturellement quand les mots viennent à manquer. Je dois renoncer à l’illusion d’une description clinique, aussi neutre que possible. Paradoxalement, la neutralité et la poésie s’accordent. Elles aspirent toutes deux à se dégager de la subjectivité, cherchant un point de vue latéral sur le monde. Une fraîcheur de l’œil. Je ne dispose pas d’un tel confort. Rien de ce qui se joue ici ne relève du neutre. Chaque phrase, au contraire, chaque mot, a des conséquences immédiates sur celui qui les emploie, et qu’il est seul à endurer.

Puis-je déclencher l’amnésie ? Si la peur et le désir semblent bien conditionner le début des simples migraines, rien ne dit qu’une fois la migraine lancée, et à supposer que le désir de savoir soit assez puissant, que l’amnésie se présente au bout du couloir. J’ai cependant l’impression d’avoir été détecté, mais je chasse immédiatement cette pensée. Cette puissance n’est pas sensible à ma quête, fût-elle douloureuse. Je ne peux éveiller son attention d’aucune manière. Je suis et je demeure seul à alimenter le processus que j’imagine aboutir à une rencontre. J’ai été frappé une fois d’amnésie pour des raisons qui m’échapperont toujours. Je suis comme ceux à qui ce genre de chose arrive. Victime d’un accident de santé. Mais le désir que j’ai de voir cet accident se reproduire me distingue des autres. Il m’en distingue d’autant plus que je pressens que cet accident appelle un changement radical. Chaque être humain aspire à la liberté. Je crois donc que toutes les difficultés que j’aurai à affronter viendront de moi, et non de cette puissance. Elles viendront de ma faiblesse, de la répulsion naturelle qu’inspire un tel effort, et surtout de la peur de souffrir. J’ai cru, influencé par les textes que j’aime, qu’on ne pouvait s’approcher d’une telle liberté sans provoquer son reflux. Qu’il existait une relation mystérieuse entre ma vie et mon écriture, toutes deux rassemblées sur un plateau de la balance, et cette puissance. Qu’il suffisait que je tente quelque chose, que je sois traversé par l’intention fugace d’écrire, pour que l’équilibre soit rompu. Il n’en est rien. Il existe un tel écart de grandeur entre cette puissance et moi, qu’aucune de mes actions ne peut en infléchir la souveraineté. L’autorité dont elle fait preuve exclut aussi que je puisse représenter un quelconque intérêt pour elle. Il se peut même que je n’existe pas à ses yeux. Je m’en tiens à l’idée suivante : je suis insignifiant au regard de cette puissance. Je peux provoquer des migraines qui sont un moyen de m’en approcher. Cette approche a des conséquences douloureuses qui nourrissent un désir. Ce désir n’est pas masochiste car je crois qu’il est possible d’améliorer les conditions de mon approche. L’objectif ultime que je me fixe est celui d’une union avec cet informulable. Je suis seul à connaître ce but, je le poursuis au moyen des mots qui me viennent après avoir fait l’expérience accidentelle d’une union avec cette puissance.

Ce mot d’ « union » est arrivé spontanément. J’ai hésité à l’utiliser. Je le retiens suite à la migraine d’aujourd’hui qui me fournit un nouvel élément.

La migraine n’est pas seulement le terrain de jeu du désir et de la peur. Elle est d’abord un combustible. L’influx nerveux qu’elle engendre permet de s’arracher aux idées et à la parole. Il faut une force terrible pour casser le lien qui nous attache au langage. Les choses sont d’une simplicité désarmante. Le corps est capable d’ironie. C’est une découverte. La migraine produit une odeur de brûlé. À plusieurs reprises je me suis dit : « ça sent le roussi ». Cette formule venant comme un avertissement et une invite face au danger. Contrairement aux autres odeurs, celle-ci provenait de l’intérieur du corps. Je la percevais en expirant. Un feu s’était déclenché quelque part dans les organes. L’odeur devint si forte que je me mis à chercher à tâtons à travers la maison, à ouvrir les armoires, à inspecter les coins. Les vertiges et les nausées devinrent trop importants. Je me suis recouché. J’ai tenté de me calmer. L’odeur de brûlé m’avait entièrement envahi. Je fus alors pris de panique. Cette peur s’est rabattue sur la migraine qui a explosé comme une fusée dans son pas de tir. Avant de s’éteindre en libérant vomissements, éclairs, perception du moindre fourmillement dans les murs et les plafonds.

Je venais de remporter un succès. La peur, la peur cellulaire, la peur panique de la mort, pouvait bloquer la migraine. Je voyais qu’il était possible d’interrompre le processus. La migraine provoque une aspiration verticale prenant appui au centre du front, en nouant les nerfs optiques. Cette aspiration, comme si quelque chose arrachait la peau du crâne par le haut, entraîne les épaules, les jugulaires, la pointe du sternum, la mâchoire, les gencives, les dents, le palais, la trachée, les joues, les narines, les paupières, ces mots étant traversés par une décharge électrique chaotique, accélérant la fréquence de ses impulsions. Enfin, l’avalanche s’abat sur la vision.

Il arrive que la vision soit altérée dès le début d’une crise qui reste alors peu importante et corrosive. Dans le cas présent de migraine explosive, le champ visuel rétrécit soudain à la dimension d’un trou d’aiguille, tandis que la périphérie jaunâtre, verdâtre, brunâtre, se met à brûler. Si j’avais à en faire le dessin, je montrerais un anneau de flammes et de poussière. J’en ferais alors une réalité parlante, mais sans tenir compte de la trivialité de ce qui se produit. Il n’y a pas de flammes. Il n’y a qu’une intense chaleur racornissant l’étendue qui sépare le centre, d’un bleu liquide, des bords entièrement noirs.

C’est à ce stade de la migraine que je me suis souvenu de mon attaque d’amnésie. Ce souvenir a déclenché la peur panique, et non l’odeur de brûlé. Quand l’amnésie, succédant à la migraine, m’avait englouti, je n’y avais pas sombré d’un coup. J’avais d’abord perdu connaissance durant deux heures dans ce train me ramenant de Paris où j’avais assisté à la représentation théâtrale de mon texte « Mouvement par la fin ». Je ne fais pas de lien direct entre ces deux événements, mais j’avais eu l’impression d’avoir bravé un interdit en insérant mes mots dans ces corps étrangers. Les acteurs qui les portaient m’en rendaient orphelin. Rien de comparable avec les textes publiés. Contrairement aux comédiens, les livres ne sont pas des corps. Telles étaient mes pensées quand je fus frappé dans ce train. Je repris connaissance peu avant Lausanne. Je ne ressentais aucune douleur. Tout paraissait normal jusqu’à ce que je m’aperçoive que rien n’existait vraiment. Je ne pouvais plus avoir la moindre pensée, articuler le moindre mot. Ma femme qui était venue me chercher au train, m’a découvert assis à ma place. Elle m’a raconté que j’avais le visage baigné de larmes et que je lui souriais. Je passe sur les étapes intermédiaires qui m’ont finalement mené aux soins palliatifs. J’y suis resté quinze jours. Je me souviens de cette première nuit. Je ne m’en souviens pas comme on peut se souvenir de tel ou tel événement. Mais j’en garde une impression de plus totale défaite et d’immense soulagement. J’imagine aujourd’hui que j’étais en équilibre sur une corniche après une première chute qui m’avait assommé. Quelqu’un m’avait vu accroché à ce flanc de montagne. On m’avait secouru, tiré jusqu’à cet hôpital. S’il était possible qu’on me sauve, ces gens le feraient. Je me suis laissé aller. J’ai disparu plusieurs jours. Nous étions dimanche soir. J’ai rouvert les yeux vendredi.

Où ai-je disparu ? Comment se fait-il que je sois revenu de ce lieu comme j’y étais entré, privé de mes pensées et de ma parole ? C’est donc que mes pensées et ma parole ont quelque chose en commun avec ce lieu. Je parlais d’union… Avant de disparaître, il y eut une intense chaleur. C’était comme si la respiration touchait au feu qui avait préalablement dévasté le champ visuel. Je respirais ce feu. Je disparaissais dans cette combustion sans flammes. J’entrais dans la structure fixe, mouvante et ajourée de la puissance. À mon réveil, cinq jours plus tard, j’étais encore dans la chaleur, désormais autant intérieure qu’extérieure, comme mélangée à l’air. L’air que j’expirais me restait attaché et je le ravalais comme le caméléon, sa langue.

Le mot « caméléon » fut le premier à revenir. Les autres allaient suivre, imitant les couleurs, les formes et les textures. Puis la musique, la voix d’une femme de ménage dans les couloirs de l’hôpital, aussi douce et profonde que le souvenir.

Philippe Rahmy - 15 janvier 2011