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Te touche, te regarde


Toi tu n’es pas là pour la formation. Tu es là pour la forme, tu crois. Tu crois que tu es là pour regarder, pour toucher, qu’avec ça tu feras une forme. Tu la vois déjà, tu la touches déjà. Et puis voilà, tu te rends compte que c’est toi qui l’es, touchée.
Te touche, l’air de ta rue tout noir avec personne dedans, quand tu prends le métro très tôt pour aller là-bas. Et comment dans le métro c’est différent, c’est déjà plein de gens pas croisés d’habitude, aux vraies heures de bureau. C’est déjà plein de yeux fatigués. Et puis, montée escalator au métro Quatre-chemins, la longue avenue de la République, bifurcation à droite au niveau du Café qui s’appelle Pile ou Face, et à chaque fois mentalement tu jettes la pièce.
Te touche, le regard de cet homme chaque fois croisé dans la rue des Cités, à 50 mètres du lycée. 7H35 à chaque coup il est là, enfermé debout dans la cabine téléphonique, il attend un appel sans doute, de qui, pourquoi, pendant le long moment où tu passes ça ne sonne jamais, et c’est comme s’il était là pour toujours et toi aussi, à passer, alors comme le temps est long, seulement vous vous regardez à travers la vitre sale de la cabine, parce qu’il n’y a rien d’autre à regarder.
Te touche, l’idée qu’à 7H35 la grille du lycée est grande ouverte. Pas d’élèves encore. Dans cinq minutes ce sera verrouillé, possibilité d’entrer-sortir aux intercours seulement, ou bien en sonnant à l’interphone, et seulement les adultes. A 7H35 tu rentres comme ça, personne de visible à la loge, c’est comme si c’était pas sûr que tu es là. Pile ou Face. Et dans la salle des profs c’est pareil, est-ce que tu es bien là, dans cette lumière méchante des néons, avec accrochés aux murs le nouveau défibrillateur, le petit tableau récapitulatif des exclusions d’élèves, nom, prénom, date et motif, et l’écran plat grande largeur en fond bleu où défilent les annonces de l’administration, tel prof absent et celui là qu’a perdu sa clé USB, prière de la rendre à l’accueil si on la trouve.
Te touchent, les élèves, leurs visages absents du matin, avec aucune prière de personne de les rendre à l’accueil, l’accueil des élèves c’est comme ça, il se fait mais il ne se fait pas, généralement ils sont là mais c’est comme pour toi, c’est pas si sûr.
Après c’est pas toi qui parle, c’est pas toi cette énergie, cette volonté d’y croire, d’aller chercher sous leur fatigue. C’est pas toi celle-là qui leur annonce comme si c’était normal qu’ils vont aller là-bas que tu as vu pour eux et dont ils n’ont pas forcément envie. C’est pas toi celle qui soutient le regard de celui-là qui dit très clairement à quel point tu l’emmerdes de lui faire remarquer la différence entre un infinitif et un participe passé.
Toi juste, tu gobes. Tu gobes dans ta propre langue leurs déchirures de syntaxe. Tu gobes les choses qu’ils écrivent. Comment celui-là s’acharne depuis le début à saccager son personnage. Comment tous ils saccagent quelque chose de ce que tu avais prévu, et qu’il faut bien que tu l’acceptes. Que les choses ne se passent pas dans tes procédures. Que c’est autre chose qu’ils disent. Celle-là, elle te parle d’amour avec une désillusion déjà si amère. Celle-là au contraire, elle t’emballe à bon compte dans des idylles papier glacé. Ceux-là, méfiants, t’en donnent pour ton attente imaginée, d’histoires de banlieues qui crament. Celui-là qui voit la réussite dans l’achat d’un sac Vuitton, mais c’est pas sûr que ce soit lui qui voit ça, c’est comme pour toi, est-ce que c’est là qu’il est, vraiment, quand il écrit ça ? Ou bien fait-il jouer un reflet dans une vitre sociale bien plus sale que celle de la cabine téléphonique de tout à l’heure ? Et est-ce que vous serez capables, à un moment, de vous regarder quand même, à travers cette vitre-là ?

Cécile Portier - 18 janvier 2011
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