Shoshana Rappaport-Jaccottet | Milonga

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« La vraie variété est dans cette plénitude d’éléments réels et inattendus, dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s’élance, contre toute attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble ... »




             Il y a d’abord cette histoire de girafe rétive, ou celle de l’aquarelle qui perd ses contours. Voir apparaître un dinosaure. Une histoire plausible, prise autrement. Un ciel à venir. De toute façon, les deux événements ne sont pas directement liés, bien qu’ils partagent quelques similitudes. Soit. Il faudrait revenir à la source. Ou différer le récit un tant soit peu. (Une parodie volontaire.)
Je ne comprends pas tout.
Le patineur débutant.
Par exemple, je crée un espace de rêverie. Je colorie tout ce qui vient. Je joue le jeu. Faut courir vite. Un essai pour la forme. Un essai aride. J’abrège souvent. Je note les menus faits et gestes qui corroborent d’une manière ou d’une autre ma version. Je dépose deux ou trois choses. Des choses disparates. Le choix du collectionneur. Quelle réponse espérer ? Celle que vous avez transcrite avant-hier. Dûment transcrite s’entend. (Le style est parfait.) Studieuse économie. C’est l’œuvre la plus étrange, la plus aboutie, la plus légère qui soit. De celle qui permet un abandon. Qu’est-ce qu’une histoire simple ?
In abstentia. Rouge sang. Fin des jacinthes. Début du carnage. Rouge sang. Soumise aux effets délétères du retrait. Que chercher désormais sinon l’intranquillité ? (Replis des tisseuses lentes non Pénélope(s).) Voraces injonctions, armures bruissantes inutiles, révoquées les tentatives d’appoint, c’est le bazar sur toute la ligne. Quelle ligne ? Où se trouve le cadre ? Naïveté du genre. Le corps dans tous ses états. Fin des ébats. Rouge sang. Stupeur du sentiment, tel arrimage vif hors de la bande prospère. Zéro pointé. Les mots à l’affût. Sempiternelle question du lien, de l’attache. Tout fout le camp.
Brutalité du beau mérite.
Il n’y a de défaites que seul devant sa glace, dans sa conscience. Alors répéter en soi le geste, silencieusement. S’exercer à la solitude peuplée. (Éclipse du datif éthique.) La vérité de l’existence, c’est l’existence, n’est-ce pas ? Il faut déplier ce qui peut l’être. S’acharner. Mais où ? Et dans quel but ?
Est-ce de cela qu’il s’agit maintenant ? Au jour défait du jour ? Que dire de la pâture exquise, de la saveur évanouie du présent simple ? (Accepter l’absence, redoutable épreuve.)
Tu t’en vas à la dérive.
N’être rien, et tenir. La jeunesse est belle. (Dans l’instant fugitif, tout parle de jouissance.) Tous les matins d’été ont l’air d’être les premiers du monde. Mais ensuite ? Disparaître furtivement sans forces pour l’exégèse ? Ou s’envoler à l’appel des terres lointaines ? Se distraire. Où sont les vertus conquérantes, mélancoliques de l’esprit ? Tout est à faire. Soit. (Une vague de vie parcourt la phrase.) Il n’y a pas de honte à être heureux. Retrouver sa mesure profonde. Devenir. Qu’importe l’éternité.
Tous ces détails visent à distraire le lecteur du but. D’un but avéré, tenu secret jusqu’ici. Bon. Ne pourriez-vous être plus explicite au lieu de fumer votre cigarette d’un air nonchalant ? Lisez donc vous-même. Qu’y manque-t-il ? Je ne me prononcerai pas. Voilà bien l’homme que vous êtes. Singer l’autorité. Il y a certes un début.
Feriez mieux de reprendre plus lentement.
J’ai encore rêvé d’elle. Rose bengale ? Son nom oublié. Son corps oublié. Cet amour-là. Maintenant disparu. Forcément, sans doute.
Reprendre, hors du désenchantement, et poursuivre.
(Tous les poissons sont morts, un matin forcément.)
J’ai un peu froid.
« Où toujours on éteint ce qu’enflamment les roses ».
C’est encore loin ?
Comment l’annoncer sans décevoir. Faire le petit Poucet. (Montrer l’image dans le tapis. Convertir ce qui est.) Dissimuler une émotion retenue, un savoir-faire, le toutim pudique. (Pour pleurer, sortir de la scène.) Se réveiller ailleurs. Trop fort pour lui. Il a le cœur sensible. Question d’arythmie, de nature précisément. Ça file au ralenti syncopé même quand il accélère. Il est beau sans le savoir. Comprend qui peut. Je recommence. Comment s’approcher sans brusquer ? Toujours ce premier pas, encore inopportun. Savoir attendre et contempler. Vivre chacun. (You must be happy in your life.) Demeure peut-être le frémissement, la pulsation, le mouvement à venir.
Un air caustique ? (Il n’y a rien, rien de visible.)
Nous pourrions convenir d’une excursion matinale.
Poursuivre comme si c’était possible. Comme si la démarche avait un sens. (Comment escamoter ce qu’il y a d’affligeant dans toute existence ?) On n’y voit pas grand-chose. Ou si peu. (Tout recommence. Tout commence. Tout se continue.) Aujourd’hui, aussitôt, dans un moment ?
Poser un commencement du temps, est-ce poser un commencement, un avant concevable ? Take your chance. L’assomption résolue, morale, intime, secrète, à l’aune de telle forme d’élévation ou d’ascension de l’esprit, ou de l’âme qui assume. Bien.
Et ensuite.
De quoi se targuer, col tuo ordine discreto dentro il tuo cuore ? Harmonies colorées, harmonie soyeuse. Soit.
Tu es tout mon bonheur. Je veux te suivre.
Play your part. (Faim de neige subtile, comme l’envol de flocons radieux.)
Est-ce l’envers de l’Exil eschatologique ? Être ni Esther, ni répudiée, ni orpheline. Encore que, parfois.
(Solitude subséquente, musicale, irréductible solitude de l’attente non.)
Que peut un corps ? Imaginez ! (J’exige d’avoir un corps.) Faudrait faire avancer tout cela. C’est une avancée lente, lente, constante. Il en va de la ténacité du nageur de fond. Où ? Dans la tête d’abord. Plouf. Un plouf amorti, comme retenu. Oui, voilà. Virer poissons rouges, petite table bucolique, fleurs, relent d’égout. On suffoque assez comme ça. Fin durable des breloques. Assortir l’ensemble des incertitudes du jour. Nouer le lien serré. Ajouter ici une idée de l’ampleur du projet, et tracer l’essentiel. Admettons que je me sois trompé. Dans ma vie d’avant. Dans celle où j’étais logé à telle enseigne, instruit, policé, averti, un tâcheron du tout venant. Un paysage, de l’autre ses variantes. C’est commode. Bon. (Tempo allegro ma non troppo.)
(Dans les roses le temps se joue, / Devant le muet de plaisir)
Je devrais partir. Prendre des vacances dans une de ces îles verdoyantes. Une plage de sable fin. Traquer le soleil. Renoncer au bronzage. S’armer de la panoplie du vacancier suave. Ne pas oublier le chapeau. Élégant. Blanc. Je devrais, prudent, me retirer sous le parasol. Survivre à l’immobilité.
Relire Les Misérables. (Composer librement avec les digressions.)
Être à la fois tourmenté, éloquent, être seulement présent à soi. Un abyme sans abyme, d’un bord l’autre.
Cerner, à distance, et chercher une voie pour l’insubordination. À chacun ses révoltes. Quel est le sens des ruptures ? Refus d’obtempérer. C’est ainsi, même les genoux fléchis. Ne pas flancher. S’élancer. Trouver le temps. L’instant ne mène pas à l’instant suivant. Le problème s’énonce aisément. Y a-t-il une générosité de la fin ? Une innocence offerte ? Je suis sujet aux égarements. Réfléchissons. Si je m’absentais ? Si je m’effaçais ? On n’y verrait que du feu.
Serais-je une pièce rapportée comme on dit ? Une de celles qui donnent au récit tel ingrédient pimenté, parfois nécessaire. Il en va de la légèreté. De sa condition même. Voyez : (quelle est la tendance invisible qui voue la passion à sa nullité ? Autrement dit, pourquoi l’objet absent est-il la seule source de satisfaction ? La folie est-ce un chagrin qui n’évolue plus ? Casse-tête intime. Éboulis. Énigme de la tristesse sans nom. S’attaquer à ce qui est impossible. À cela même qui se dérobe. Est-ce une fatalité ?) Serait-ce la « partition du réel » ? Recevoir en partage et renoncer. Voilà.
Le bonheur est ailleurs.

Joyeuses perspectives.
Et ensuite ? Maintenant que le tumulte a cessé, il faut prendre son temps. Et s’astreindre à la lucidité. Rude exercice qui défie l’allégresse. Les mots reviennent avec plus d’éclat. Je les regarde, les déplace, les reprends. Ils sont insouciants, comme un enfant protégé. Ils se pressent, s’élèvent, s’amplifient. Ils miroitent. Ils s‘ébattent joyeusement. Ils s’élancent.
On respire un peu. (Un peu mieux.) On avance mine de rien. Sans coup férir. Ça n’a l’air de rien une avancée tempérée. Et pourtant. Prendre le taureau par les cornes. Il faudra s’y résoudre. (Comme cela vient.)
Le ciel est d’un bleu résolu. Vaillant programme.
Lente progression.
Durer, voilà le mot.
Opiniâtre fébrilité, ou l’impassible revers de la lassitude sourcilleuse.
Nécessité d’ajouter ici l’arythmie délibérée, concertée du dialogue en train de se nouer. (Des effets de la bonne propension à cerner l’efficacité des choses dites, ou celles entrevues.) Tout reste à faire. C’est vite dit. Tenez par exemple, comment définir telle sensation qui me tenaille ? Est-ce une minuscule énigme formelle que je vous tends ? Ce serait simplement cela. (Il pleut à verse maintenant.) Ça tombe bien. (Ne pas chercher à articuler le haïku et La Recherche du temps perdu. C’est un transfert de compétences, quel que soit l’objectif.)
Prendre la lumière autrement. Donner à voir, à entendre. L’idée me plaît. Je vous saisis par le collet. Lisez-moi, voici l’injonction première. Mais à force d’aller dans un sens, et dans l’autre, je risque de vous égarer. « Je prépare un engin », disait Ponge. Vous ne suivez pas ? Je milite ingénument pour le doute, le scepticisme, la curiosité.
(Que doit-on divulguer ?)
Gagner en densité élaborée. Être celui qui parle contre le vide. À portée du regard, pouvoir délicatement s’ancrer dans le réel. Discerner les infimes variations du courant, tels mouvements subtils, à peine perceptibles, ou les ébauches tremblantes dont le jeu constitue la trame invisible de chaque rapport humain.
La proposition initiale est devenue une question sans réponse. Octobre marque le début du travail. C’est le premier acte de la pièce. (Je devrais tenir un Journal, susceptible de rassembler de manière honnête, voire utile, la matière d’un roman. Oh, un tout petit roman prometteur. Indispensable à une main devenue plus experte. Genèse salutaire. Consigner ou montrer ce qui échappe. Obscure nécessité d’un pont. Ou viatique suspendu, sorte de degré zéro de la nacelle. Nulle attente désormais possible.) Quelle est la marge de manœuvre de l’apprenti ? N’être investi d’aucun fardeau. S’appliquer à faire des phrases comme on fait ses gammes, en se moquant de soi-même. Ironie. Bien. Trouver un joueur de cornemuse, un ascète épris du sublime, un fieffé coquin.
Abandonne ! Abandonne !
Et puis vient la puissance de l’assentiment. « Aimer sans faire le point. » L’immanence variable du désir. (Philosophie particulière de l’intériorité sensible ?) Comment ça se détermine, s’extrapole, se distingue enfin ? Doit-on, ici, relire Albertine disparue ? Ce sera la porte du « vaste monde ». Faut-il s’astreindre, en attendant, à collecter les rameaux de genevriers ?
Quand le souvenir s’arrête. (L’imagination est comme l’image transcendentale, une semence.) « Il aime ailleurs », dira-t-on sobrement. Cet ailleurs qu’il est impossible de se représenter en soi. Au vagabondage illicite de la pensée, vibrante extraterritorialité de mise, offrir un front calme, serein. Reprendre un peu du terrain perdu ? Lancinante antériorité de la tempête, ce moment parfaitement étale où tout peut soudain surgir. Rester là pour faire des ronds dans l’eau. Loin de la bordure, en un acharnement tumultueux, — héroïque démesure, le péril est avenant. Entrevoir la gorge du loup. (Il ne se passe jamais rien à Astapovo.)
Démonstration : je sais comment il faut faire.
(Faire un livre sur rien. Sans attache extérieure. Le style étant la manière absolue d’y parvenir.)
S’éprendre de chatoiements nouveaux. Ça empoigne. « Au matin, en cette heure merveilleuse et lucide. » (Mais un amour insatiable comment l’accueillir ?) Quelle posture adopter ? Quoi de possible, vraiment ?
Loin de l’incandescence joyeuse, enfantine, souveraine. Laisser là.

18 janvier 2011