Internet me fait écrire

Internet me fait écrire. Sans la mise en ligne de mes textes sur Internet, je ne suis pas sûr que j’aurais pu quitter la paralysie où j’étais, dans laquelle l’espoir et le désir d’écrire ne se réalisaient pas en raison de ma terreur que cette entreprise puisse s’avérer parfaitement catastrophique, si jamais j’écrivais sans parvenir à produire de la littérature, et que cette catastrophe parfaite me laisse échoué, intégralement illégitime et tout à fait indigne à mes yeux et à ceux d’un Monde comme instance fantasmatique supérieure accordant irrévocablement salut ou damnation - ce genre de constructions mentales pétries de surmoi chrétien et de romantisme outré étaient les marécages où je me trouvais englué. Internet me permet d’être débutant, d’être à une position entre rien que littérairement j’étais sans blog et quelque chose que je voulais maladivement être et que je n’essayais même pas d’être par peur de l’échec, et de la révélation de nullité qui aurait pu résulter de la tentative. Rien et quelque chose n’ayant de sens que dans cette situation mentale flippée d’idéalisation et de sacralisation de l’écrit littéraire, situation que m’a justement permis d’invalider pour moi-même le fait d’écrire des textes à mettre en ligne sur internet. Invalider au point où pour moi, lorsque j’écris, les questions juvéniles telles de celles de la dignité personnelle ou de la honte qu’il serait possible ou juste de tirer de la simple prétention d’écrire ne se posent plus. Maintenant j’écris, c’est tout. En espérant le bon et le juste, en acceptant le raté et le faible.

Du coup, je ne sais plus très bien quoi faire de la notion d’écrivain, je ne la rejette pas puisque de nombreuses personnes selon moi le sont indiscutablement, et comment !, mais il ne me semble pas pour autant que donner à lire suffise pour l’être (encore que je n’en sache rien) et je n’en m’en considère pas un moi-même, bien que j’écrive. La mise en ligne de ses textes sur internet pose cette question avec une fraîcheur et une acuité vives et renouvelées, elle a flouté davantage une frontière qui était de toute façon arbitraire et largement critiquable, même si elle est finalement une mauvaise réponse à une question que je crois valable. Non qu’il faille y répondre, puisqu’elle est trop énorme pour que son abord frontal ne soit pas une impasse ou un mur sur lequel se casser les dents, mais en tant qu’elle fait sourdement travailler l’écriture, et plus que jamais lorsque celle ou celui qui écrit a mieux à faire en écrivant que de se la poser.

Anthony Poiraudeau


Anthony Poiraudeau tient un blog, futiles et graves. Il est aussi un animateur de ce blog collectif, remarquable, intitulé Le convoi des glossolales.

21 janvier 2011