Lucie Taïeb | montre-moi

« montre-moi » est le dernier texte de la série soustraire dont la revue a publié un extrait cet été.

Lire aussi Le fil court.


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l’obscur est à la tâche

il guide ma main

je le laisse faire

ceux qui s’éveillent et parlent des langues inconnues

c’est la seule manière de parvenir à te parler

d’ailleurs lorsque coupable je n’ai jamais l’air

innocente

et innocente non plus je n’ai jamais l’air

innocente

cette bouche qui sourit malgré moi

ce n’est pas le mal qui œuvre

mais

de savoir.

*

d’une façon ou d’une autre

cela passera

je n’ai pas demandé à parler

je ne demande pas à me taire

ce sont elles qui se taisent pour moi

je ne traduirai jamais rien d’autre

que cela

ce qui se dit

ce qui se dit au creux

je ne le dirai pas

ce sont elles qui se taisent pour moi

« ne lis plus / regarde / ne regarde plus / marche »

alors je comprends où cela se situe

ce ne sont pas les mots qui sortent de mon corps

c’est mon corps entier qui sort de ma bouche

et vient se coucher là

se couche là

avance

à ce qui me lit, me piétine ou me parcourt

tu n’auras jamais sous les yeux qu’une parcelle de l’étendue immense

ce n’est pas mon corps c’est mon âme

ce n’est pas mon âme c’est mon corps

mon corps c’est mon âme

mon âme c’est mon corps

tu vois ?

je finis par comprendre.

je ne dis plus rien

je suis là.

c’est l’obscur qui me précède

tout entière comme autrement

tu ne m’aurais jamais eue.

*

ce fragment c’est moi tout entière

et cette déchirure aussi

par là où

par là où

laisser entrer ou aller vers

de vous à moi tu as vu ce qu’elles taisent

tu n’avais nul besoin de le voir à nouveau

moi, de le montrer.

cette fureur inoffensive,

au pire,

déchirer la feuille sur laquelle je me suis écrite

la rompre menu

au pire,

froisser, et serrer du poing

mais certaines substances sont si robustes,

si robustes

qu’elles ont raison de tout.

en rire et le trouver rendu,

livré,

l’ « absolu »

une hanche déjà une steppe

qu’on ne lui parle pas d’illimité !

ne vois-tu pas :

que tout se donne et tout est là

dans ce morceau de rien qui s’écrit à présent

c’est une chimère qui te dévore

croire qu’il y aurait eu ailleurs

autre chose

entier

non rogné

tout est là plein et bon

il faut tendre la main

il suffit de tendre la main

non pour saisir mais pour flatter

comme l’encolure d’une bonne bête

prendre en sachant qu’on laissera

que si perdu ici de toute façon,

l’instant d’après,

de nouveau tout est là et

rien

à craindre

*

nous savions déjà

que nous n’étions pas immortels

cette conscience ne nous faisait pas souffrir

mais notre insuffisance

*

montre-moi.

nous avons choisi la petitesse des recroquevillés

la solitude des imbéciles, nous avons ignoré notre splendeur

pour ne pas la décevoir

*

montre-moi.

nous avons appris que « ravir »

dit le délice et la mort

et par fidélité au tragique,

oublié le délice et retenu

la mort.

*

montre-moi.

nous n’avions plus rien à dire et en terre enfoui notre voix creusé cette terre de nos mains pour nous y enfouir encore, dans la jouissance narcissique de notre disparition, comme si l’on pouvait se soustraire à quoi que ce soit.

c’est sans mot et sans pudeur

qu’il faut entrer dans le temps

*

une dernière fois : montre-moi.

cela dure et ne termine pas. une réconciliation sans fin avec ce qui ne peut pas être. ne pas finir de raviver la dispute, ne pas finir de taire la lutte au fond, et se nourrir d’un miel autoproduit, à la lumière de l’autre.

si tu n’as pas de nom

si tu es sans force

si tu as perdu tout courage

et souffres de ton corps

si ta main impuissante est vide en bout de course

n’attends rien d’un regard ou d’une voix amie

invente-toi un autre corps, crache ou vomis-le de ta bouche

es-tu assez aveugle pour ne pas voir

assez sourd pour ne pas entendre ?

trouve l’issue et montre-moi

par où extirper un cœur.


Photo de l’auteur ©

21 janvier 2011