En réalité,


En réalité, je ne veux pas qu’Internet change quoi que ce soit
En réalité, Internet a changé
dans mon rapport à l’écriture
et n’a pas changé mon rapport à l’écriture
je veux demeurer le même, écrire comme mes pères, plume d’oie ou stylo ou clavier ou encre et papier, mémoire numérique, que m’importe,
N’a pas changé l’appréhension à s’y mettre, à se relire, peur que ça ne tienne pas, que ce soit stupide et lourd et mauvais et ce qu’on veut.
tout pour arriver coûte que coûte à un petit carré de feuilles imprimées, normées, deux cents pages appelées roman,
N’a pas changé le désir d’écrire un texte qui forme un ensemble,
adoubées par un éditeur, circuit classique, auteur traditionnel,
ni le travail sur le rythme, ni la relecture à voix haute (essentielle, permanente en ce qui me concerne).
alors Internet ?
A changé la possibilité d’écrire là, tout de suite,
Juste un outil de plus, pratique, plus besoin de se déplacer, d’ouvrir de gros dictionnaires,
et que ce soit lu, là, tout de suite,
il suffit d’ouvrir la fenêtre du monde virtuel
et commenté, là, bientôt,
qu’on s’est construit nous-mêmes,
quelquefois tout de suite.
rien d’autre, pas la peine d’en faire un plat.
Je ne m’en sers pas beaucoup mais cette liberté-là est précieuse.
Un site, oui, j’ai un site :
A permis, permet que le personnage d’un de mes prochains livres (en tout cas j’espère),
banalement nommé Feuilles de route,
intitulé comme elle Dita Kepler,
d’allure pompier, d’une ringardise à toute épreuve,
passe d’un corps à l’autre, d’un clavier à l’autre.
qui n’a pas bougé depuis des années,
Sur le papier, ailleurs, elle se métamorphose.
une république bananière, une dictature personnelle,
Ainsi existe-t-elle dans mon texte, bien sûr, mais également sur Second Life (elle est alors mon avatar), sur World of warcraft (pilotée par quelqu’un la fait évoluer sans écrire), dans la conversation d’une troisième personne, dans le texte d’une quatrième...
aucune contestation possible, d’ailleurs je n’admets aucun commentaire à mes articles.
Qui le souhaite peut s’en emparer,
Les blogues, fassebouque, touitteur, je n’accroche pas,
elle n’est pas ma propriété (mais il faut aller la chercher, et ne pas se l’accaparer).
je suis le premier vieux du web,
Grâce à Internet
on se moque de moi pour l’instant mais vous verrez plus tard
Dita Kepler m’a d’ailleurs elle-même contactée pour savoir pourquoi j’écrivais un livre qui porte son nom.
on fera figure de pionniers, on m’interrogera,
Elle a voulu aller l’acheter en librairie.
on voudra connaître le secret de ma longévité.
Mais c’est qu’il est encore virtuel...
Je ne dirai rien. Je disparaîtrai un beau jour,
Et puis, en ce moment, Dita Kepler est une fenêtre, bien réelle, qui reste fermée
ma page d’accueil en suspens pour l’éternité,
(j’ai quelque chose à terminer, je la laisse derrière les persiennes, elle doit sûrement se débrouiller
la pile de mes livres – des vrais, en papier recyclable – sera la plus haute possible.
(on peut voir la fenêtre sur mon blog appelé Fenêtres)

Internet ne changera rien.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas d’écrire Dita Kepler directement en ligne.

Ah, si, juste une question que je me pose :

C’est utiliser des outils, des gestes, des mouvements de pensée de devant l’écran : associer, diffracter, laisser en suspens. Changer d’avis, se documenter, aller au hasard.

comment fera la poussière pour recouvrir mes Feuilles de route ?


Confusément c’est Nadja pour guide, et pour le reste...

Anne Savelli & Thierry Beistingel

21 janvier 2011