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Visages, identités

"Comment on dit Madame, une personne qui peut être à la fois gentille, souriante, tout ça, mais qui d’un autre côté, est quelqu’un de... sombre, comment dire, pas méchant, mais, quand même ?"
Répondu, on peut dire qu’elle a deux visages. Regretté aussitôt cette expression pauvre, cristallisée dans le Janus bi-masque, dans le Jean qui rit Jean qui mord, dans un carnaval binaire, sommaire. Deux visages de chaque côté de la tête, quelle absurdité. Derrière la tête, nous n’avons pas de visage, nous avons des idées. Des idées toutes nues qui viennent là pour se cacher. Et puis deux, c’est bien peu. Et surtout quel besoin de les séparer des deux côtés de la tête ? Nous avons chacun mille visages, et notre travail est de faire taire certains d’entre eux pour que les autres puissent chanter. On ne les effacera pas, ceux qu’on maintient sous la peau. Parfois, il suffit d’une douleur, d’une surprise, d’une jouissance, et les voila qui affleurent.
Visage, paysage infini, jamais fini. Avez-vous déjà vu le visage d’un mort ? Moi, deux fois. Deux fois la même sensation de rien. La même impossible reconnaissance. Le masque, vraiment, ne dégageant plus aucune vérité. Le visage enfin, et définitivement, trahi.
Lisons, maintenant, lisons ce qu’on nous demande, pour justifier notre identité, selon les normes régissant les photographies d’identité, traduites en consignes photomaton :

La cabine s’occupe de tout, cependant, vous devez veiller à respecter un certain nombre de consignes pour que votre photo soit acceptée.

  • Tenez-vous droit

  • Regardez devant vous

  • Veillez à ce que votre tête et votre visage soient dégagés

  • Adoptez une expression neutre, bouche fermée, sans sourire

Toutes les cabines Photomaton sont dotées d’un logiciel exclusif Photomaton, ID-Photomaton, qui recalcule et analysé automatiquement des dizaines de données permettant de garantir à l’utilisateur une photo aux normes. Et si votre photo ne convenait pas, Photomaton s’engage à vous la rembourser

Nous entrons désormais dans les photomatons comme dans une morgue. Les yeux ouverts c’est un leurre.

Nous en ressortons avec des gueules de suspects. La mort, oui, la mort est suspecte.
Réjouissons nous. La police ne collectionne de nous que ce que nous ne sommes pas. La terrible efficacité de ces outils de reconnaissance s’exerce sur une toute petite surface : le point final.

Le visage est une fabrique perpétuelle. Une usine de production de soi. Avec l’idée de fidélité due, envers cette surface. L’idée qu’on se doit d’y inscrire tout ce qui compte. Je dis ce qui compte, mais ce n’est pas millimètres de plus ou de moins sur nez bouches oreilles. Ce qui compte : ce qui nous dessine sans nous tracer.

D’une personne vivante, oui, on ne peut dire que cela : je n’ai jamais décrit votre visage. Cette impossibilité de le faire par les traits. En atelier d’écriture, dans cette fiction engagée pour décrire comme les données nous traquent, nous avons fait deux exercices :
- celui de décrire chaque personnage comme une personne vivante, dans une photographie "prise sur le vif". Avec l’idée de dire cette personne par le contexte, par l’expression, par l’habit, et surtout par le regard de l’autre.
- celui de le décrire comme un médecin légiste le ferait, comme Bertillon, précurseur célèbre de l’écriture par données, l’aurait fait, comme nos photomatons le font.
Puis, échanges de textes, chacun devant un ordinateur, tracer sans dessiner le portrait robot qui se dégage de ce second texte, tracer le visage du mort, comme un exorcisme à nos propres photographies d’identité, et à l’usage qui en est fait, plus souvent sur certains visages.

Cécile Portier - 28 janvier 2011
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