Jérôme Bonnetto : Le Dégénéré, ou « les fulgurances poétiques de l’idiotie »

Curieux ! Je voulais commencer cette note ainsi : « Étrange » récit que Le Dégénéré, qu’a publié, fin 2010, Jérôme Bonnetto à L’Amourier ; et je m’aperçois que c’est par cette même formule que je commençais ici même une chronique, il y a trois ans, sur son précédent livre, Vienne le ciel... À croire que l’étrange est bien le registre dans lequel s’exprime Bonnetto, l’étrange qui travaille, et son écriture, et la construction de ses récits.
Et donc je me disais aussi, tout en lisant, qu’on pourrait voir dans Le Dégénéré l’invention d’un « conte philosophique » moderne, au sens où l’insolence, l’ironie, la dénonciation, la satire, fomentent un récit violent contre une bêtise ordinaire, mais toute-puissante, qui a établi son règne depuis toujours sur la ville de Nice, ses édiles et sa population. Une satire qui s’exerce avec le même excès parfois et une drôlerie dans la répétition, dans le martèlement de formules choc, qu’on trouve dans Candide ou L’Ingénu.
Bien entendu, la description de l’abjection niçoise a une portée beaucoup plus large que sa seule limitation à l’espace étroit de la ville :

On n’a rien compris si l’on pense que Nice est une ville coincée en bas à droite sur la carte. Nice n’est pas ce que vous croyez. Nice n’est pas une ville ensoleillée. Nice est un laboratoire qui cultive le pire en milieu tempéré avant de le lâcher partout. Nice est l’idée du pire, la métaphore du pire.


Le pire en quoi ?
Pour faire bref, je dirai que le narrateur explore tous des domaines où l’invention, la créativité, l’art, l’art en peinture, en sculpture, en musique ou en littérature, sont niés ou écrasés par le conformisme, la peur du nouveau et du risque, le déni de la beauté naturelle, l’obsession de l’hygiène, la peur de l’autre, le racisme ordinaire, l’idéologie d’extrême droite...
Avec en prime la légende de Catherine Ségurane, qui vaut quelques pages d’envolée caustique sur le thème « du cul de la lavandière qui repousse l’armée turque », et dont l’acte symbolique inaugure tous les futurs refus de l’Étranger.

Quel tableau !
Eh oui ! C’est que « à force de vivre dans le pire, on ne peut plus concevoir que le pire. »
Et toute cette débâcle de l’esprit implicitement orchestrée par un discours officiel ou privé d’une terrifiante médiocrité, d’une absolue sottise. Voyez cet exemple, brève de comptoir qui ravit et torture à la fois le vieux prof qui persiste en moi. Écoutez, deux jeunes lycéennes parlent :

De toutes les lectures qu’on leur avait infligées, la lecture de Nadja avait été le pire souvenir, disaient-elles. Je n’ai jamais aimé lire, ça m’a toujours emmerdée de lire, mais là c’est le pompon, dit l’une d’elles. “Nadja c’est le pompon” est une phrase qui a longtemps résonné dans ma tête tout comme “il faut être taré pour écrire un truc pareil” ou encore “ça n’a ni queue ni tête” ou encore “Breton c’est un fada” (...) et j’ai longtemps repensé à cette phrase “Nadja c’est un pompon qui n’a ni queue ni tête écrit par un fada” et à chaque fois que j’y ai repensé je me suis pris la tête dans les mains.


Ah ! Monsieur Jourdain !
Il faut dire que ce narrateur, qui affirme dès le départ qu’il « dira tout », il s’agit donc d’une confession, ne se lance pas seulement dans la dénonciation des misères de sa ville et du temps, mais dans quelque chose comme un aveu, aveu de sa misère propre, à lui, qui pourtant, depuis l’enfance et l’horreur des scènes familiales, a voulu lutter, et qui constate que sa vie est un échec, que « l’abjection », celle de son père, celle de sa ville, contre lesquelles il résistait, a fini par le vaincre. De Candide, on passerait plutôt à La Nausée, tant les expériences traversées, et les blessures, finissent par avoir raison de lui, par le détruire, jusqu’à le pousser au meurtre.
Pour lutter, le narrateur s’est inventé un souffre-douleur, en la personne de Victor, un confrère musicien qui a trahi son propre talent en se conformant à l’esthétique selon le pouvoir local, et sur lequel il prétend se venger de son impuissance, qu’il rend obscène en le gavant comme une oie... C’est du reste pour Victor qu’il écrit, comme dans une dernière provocation. Il s’invente aussi Luna, un amour de fiction, une sorte de fantasme qui le sauve un temps de l’isolement, mais qui le rend incapable d’amours réelles.

Triste bilan en vérité, « on finit par perdre son enfance et donc on a perdu tout ce qui pouvait nous sauver » : voilà peut-être le dernier aveu ; il se dit aussi autrement :

Trop tôt la pourriture niçoise avait gagné à mon insu toutes les cellules de mon cerveau, tous les pores de ma peau et j’avais avant même de pouvoir faire le moindre geste atteint le point de laideur sans retour.

Un conte, oui, qui tisse habilement, dans une écriture simple, toute proche de la confidence, le destin d’un homme avec celui de sa ville.
Mais rien de « psychologique » à sonder, ici ; juste ce qu’il faut pour monter le conte, et le faire tenir.
Après quoi, à travers l’insupportable, le grotesque ou la cruauté, c’est à nous que le discours s’adresse ; et il inquiète ; car chacun sans doute, dans sa ville, son pays, face au monde mondialisé, est confronté aux mêmes risques que ceux qu’encourent les personnages de la fable.
Certainement, pour nous comme pour eux, c’est bien de résistance qu’il s’agit, et il y a urgence : « on n’a rien compris, dit aussi le narrateur, si l’on n’a pas compris qu’on n’en a pas encore fini avec le désastre. »




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Jean-Marie Barnaud - 30 janvier 2011