Fictions beyrouthines et autres citadines (2)

II


Comment se tenir dans les bras ?

Toutes les fumées nauséabondes et les jasmins des jardins de Beyrouth n’y font rien, le tourbillon des klaxons et la chaleur, les champs de bananiers et les bouteilles de plastique sur les plages vers Saida, les armes des militaires jeunes comme des enfants, les yeux des hommes dans les cafés de nuit, le vin rouge de Saint Antoine et le taximan qui roule avec adresse dans le dédale de la circulation, tout dans Beyrouth si déroutant, sans morale, vertigineux et humain comme le sourire de Salma, tout ne peut empêcher qu’on se sente vivant près de la mort. On pense, avec une joie inexplicable, dans une certitude incertaine, une nonchalance insolente, on pense qu’il est bon de vivre. C’est inconvenant.

Comment se tenir

Sans les bras

Sans ponctuation

Il est minuit à Beyrouth, il serait temps d’aller dormir. Des femmes parlent d’un recueil de nouvelles érotiques. Et les voitures dans la rue hurlent à tout va. Des femmes lisent mais le whisky embrume et la nuit ne se tait pas. Le marbre de l’appartement leur va bien. Pourtant, quelque part sous leurs pieds, il y a la terre, celle de tous.

Muriel vit à Beyrouth tout le jour comme une femme lente qui pose une question en français à un homme qui parle arabe, uniquement arabe, une femme qui rajuste sa mantille sur son épaule ; elle marche entre les gravas et les rues de Zokak-el-Blat, dans le ravissement de l’appel à la prière et des cloches de Saint-Georges à l’unisson, elle regarde dans le cadre de ses phrases qui s’ajustent en brinquebalant une flopée de mots qui creuseraient les fondations mais s’arrêtent là où les vestiges d’un amour se terrent.

Il y aurait de quoi poser quelques questions, quelques bombes, dans les paroles des hommes qui murmurent ce qu’ils ont à dire de l’enfance et de la Palestine, des frontières et de l’Occident, de l’extrémisme et du désir des femmes.
Dans les yeux de Charbel il y a plus de volupté et de rêve que jamais. « Comme c’est joli » disait-il, quand elle se laissait aller à parler des lieux, de sa course à Bachoura, son épaule contre la sienne à peine effleurée. Hier soir, elle aurait pris sa main à Gemayzey s’il n’avait allongé le pas devant elle, s’ils n’avaient gardé leurs cœurs à l’écart, cette marge de la vie que nous aimons tant. Ils entendaient Night in white satin venu d’un café de l’autre coté de la rue et Faeroz chantant tout près d’eux telles des ondes entre leurs corps.

Mais aussi vrai que la flamme d’un feu réel le brûle et le réchauffe, il hésite et préfère empoigner méchamment le cours des jours. Charbel qui veut épouser Muriel pour quelques minutes de bonheur. L’éphémère et l’éternité se côtoient quand on marche au bord de la mer Méditerranée, entre l’âge de bronze et le XXIe siècle.

Comment se tenir sans écrire je ?

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Cathie Barreau , Laurence Skivée - 30 janvier 2011