Bohumil Hrabal et la question du temps

Pascal Gibourg a publié Rêves d’épingles et trois textes aux éditions publie.net dont un essai sur Antoine Volodine.

Il collabore à de nombreuses revues.

Sur remue, lire son Hommage à Harold Pinter.

À propos de Bohumil Hrabal, des articles de Jacques Josse.






« Vous êtes à la fois le vieux et le petit ! »




Il y a des formes d’écritures, des manières de conter, de donner corps à une pensée, à une vision, à une histoire, qui, en dehors d’une référence explicite à un événement historique - Auschwitz, pour citer un exemple conséquent - ne semblent pas porter la marque du temps. Certes, la vie d’une brasserie ou d’un hôtel de luxe au début du XXe siècle diffère sensiblement de celle qu’on peut y observer au début du XXIe, mais cela n’affecte en rien le sentiment qu’on peut avoir à la lecture d’un texte de Hrabal, sentiment d’après lequel le tableau d’un garçon de café ou d’un ouvrier qu’on a sous les yeux pourrait avoir été peint la semaine dernière ou il y a tout juste un siècle. Après tout, quelle importance ? La langue est neuve, fraîche, elle pétille sous nos yeux et nous entrons dans ce qu’elle découvre comme dans la matière d’un temps présent, à ceci près qu’il s’agit d’une histoire inventée et qu’on le sait. N’est-ce pas ce qui compte ? On pourra toujours dire que c’est vrai de tout bon texte de littérature, que sa valeur dépend en partie de sa capacité à se jouer du temps. Cependant, si cela semble d’autant plus évident avec certains auteurs - j’aurais pu le dire de Leo Perutz, lui aussi un auteur pragois, davantage versé dans l’histoire -, c’est qu’en plus de se jouer du temps, lesdits auteurs se jouent de la réalité comme des représentations au travers desquelles on la fige. Pour le dire d’un mot, ils ont d’autant plus raison du temps qu’ils laissent les puissances de leur imagination subvertir la réalité qu’on croit toujours spécifique à une époque. On s’est depuis assez longtemps avisé de l’importance du fantastique kafkaïen, moins du baroque propre à Hrabal. En quoi consiste-t-il et en quoi son éclosion requiert-elle le devenir de la littérature ? Ce sont là des questions qui si elles furent débattues dans les années soixante (années où Hrabal publie ses premiers livres) ne peuvent que retentir autrement aujourd’hui, non pas que tout spectre de dictature ait disparu, mais c’est que le conformisme se faisant passer souvent pour liberté de penser, il est devenu difficile de reconnaître dans une écriture d’exception une voie pour ce qu’on appelait jadis réforme de l’entendement et hier encore projet d’émancipation - car nous avons toujours à nous émanciper, ne fût-ce que du connu, de l’habituel, du familier.


L’image de Hrabal

Comme toujours lorsqu’un écrivain vit et écrit sous un régime autoritaire, on ne saurait le percevoir autrement que comme un contestaire ou un collaborateur. Hrabal ayant subi la censure de la République tchécoslovaque de 1970 à 1976 puis de 1982 à 1985, il va de soi qu’il ne peut être qu’un défenseur de la liberté d’expression et un critique des excès du communisme, l’un n’allant pas sans l’autre a priori. C’est ainsi qu’Une bruyante solitude, court roman mettant en scène un ouvrier chargé de pilonner bon nombre d’ouvrages de la littérature mondiale, de Kant à Lao-tseu en passant par Nietzsche ou Gauguin, est apparu logiquement comme une sorte de fable contre le pouvoir et la censure. C’est aller un peu vite en besogne, non seulement parce que la dimension idéologique du roman est quasiment absente (le mot censure apparaît une fois dans la deuxième moitié du roman, quant au pouvoir politique il n’est pas évoqué, si ce n’est à travers de jeunes ouvriers socialistes, hérauts dérisoires d’un progrès technique perçu comme déshumanisant), mais aussi parce que ce fameux engagement politique au nom de quoi on voudrait évaluer les œuvres n’est pas si univoque dans le cas de l’auteur qui nous occupe. Je rappellerai seulement une chose, la signature par Hrabal de l’Anticharte, ce document favorable au pouvoir en place signé par des intellectuels en réponse à la Charte 77, laquelle, notamment à l’instigation de Vaclav Havel, accusait le pouvoir de ne pas respecter les Droits de l’homme après qu’il eut interdit d’activité le groupe rock The Plastic People Of the Universe. Plus globalement c’était tout le processus de normalisation faisant suite au Printemps de Prague qui était visé, et c’est un fait que cette signature permit à Hrabal de retrouver le chemin de la publication qui lui était barré depuis plusieurs années.
Que l’on me comprenne bien, je ne suis pas en train d’instruire un procès pro ou contra le comportement de Bohumil Hrabal, je souligne l’insuffisance d’une lecture politique appliquée à une œuvre de fiction, et qu’en l’occurrence l’œuvre de Hrabal n’offre qu’une prise limitée en matière de critique de l’histoire non seulement n’en restreint pas la portée mais au contraire réaffirme son pouvoir, sa force. Une œuvre littéraire ne doit pas tirer sa légitimité de son sujet, aussi crucial soit-il, mais de son inventivité, laquelle est en puissance de conférer à un événement historique un relief particulier. Quand le narrateur d’Une bruyante solitude émet l’hypothèse selon laquelle la disparition de la jolie tsigane à la robe turquoise puisse être liée à la déportation des tsiganes dans les camps de la mort, il ne fait pas que rappeler un fait historique unanimement condamné, il met en relation le chagrin occasionné par un deuil amoureux et l’un des pires évenements de l’histoire, il fait se croiser le petit circuit de la vie privée avec le grand circuit de l’histoire de l’humanité, et c’est en cela qu’il fait oeuvre d’écrivain, nullement en dénonçant trente ans après un crime qui, quand bien même dût-il être rappelé, n’en reste pas moins connu.


Le temps comme sujet, le sujet comme temps

Hrabal affectionne les textes égocentrés, écrits au « je », aussi éloigné de lui que puisse être leur narrateur, mais je précise que même lorsqu’il prend les traits d’une femme quelque chose de Bohumil persiste à se faire entendre. D’où qu’il ait pu citer le « Madame Bovary, c’est moi » de Flaubert en exergue de l’un de ses livres, La Chevelure sacrifiée, ironiquement, au sens où il ne se serait pas tant identifié à un double féminin qu’il n’aurait ramené la femme à lui, c’est du moins mon impression (on est très loin de Flaubert).
Écrire au « je » a certainement pour fonction première de donner toute sa place à une subjectivité qui se cherche. Il y a beaucoup de fuites chez Hrabal, beaucoup de déplacements dans l’espace et le temps, errance, souvenirs, tout roman de cet auteur apparaissant peu ou prou comme un parcours initiatique, parachevé souvent par une figure du déclin ou de la mort plus que par je ne sais quel accès à la sagesse ou à la sérénité, n’en déplaise à Sénèque, modèle de rectitude éthique dans Une trop bruyante solitude, à moins que comme Hrabal on confonde amèrement salut et suicide.
On a souligné la pétulance du style de cet auteur tchèque, sa fougue, sa verve, son appétit pour les métaphores, son sens du grotesque, de l’excès, sa trivialité aussi, sa gourmandise voire sa gloutonnerie, en un mot sa sensualité débridée, qu’elle en appelle aux plaisirs du palais ou à ceux du sexe. Hrabal est un auteur dionysiaque ayant intégré une dimension farcesque à son sens du tragique. Que l’abjection, la honte, l’humiliation (sentiment ou expérience ontologiques s’il en est, faisant pendant aux extases de l’amour ou de l’art, peut-être plus tardives) se révèlent chez lui par le truchement d’un franc éclat de rire le singularise. Que l’on songe à la bien-aimée du narrateur d’Une trop bruyante solitude, Marinette, s’en revenant sur ses skis et s’apprêtant à rejoindre son compagnon bronzant parmi d’autres clients sur la terrasse ensoleillée de l’hôtel où ils sont installés : « Mais comme elle passait tout près des premiers adorateurs du soleil, je vis les femmes se retournant sur elle en étouffant un rire, et plus elle approchait de moi, plus je les voyais qui se tordaient de rire ; les hommes tombaient à la renverse, se couvraient le visage d’un journal, faisaient semblant de s’évanouir ou préféraient fermer les yeux ; puis Marinette me dépassa et je vis, sur un de ses skis, juste derrière ses chaussures, un énorme caca, gros comme un presse-papiers, comme dans le beau poème de Jaroslav Vrchlicky... »
Dans le texte, l’évocation de ce souvenir succède à l’évocation d’un souvenir similaire mettant en scène la même jeune femme, en prise avec un événement tout aussi confondant, comme si une malédiction la poursuivait et que c’était par le truchement d’une expérience de l’abjection que sa vérité - la leur ? - lui était révélée. En effet, le destin des amoureux malheureux se donne ici la main, comme si, indépendamment du narrateur et de sa chérie, existait dans le temps une entité qui les rassemble et les destine au pire, une figure virtuelle du temps les précédant, les attendant, et les précipitant dans ce qui constitue à la fois leur vie, leurs secrets et leur tragédie. Figure du temps que l’écriture investit, à laquelle elle répond tout en lui donnant corps.
Le temps, complexe, feuilleté, avec ses souvenirs, ses rêves irréalisés, ses appréhensions, se présente comme une subjectivité guidant les êtres tout en les fuyant. Le passé revient hanter la mémoire de l’ouvrier qui travaille dans une cave et qui pilonne des livres (le narrateur), mais de telle sorte qu’il en découvre la raison secrète, la figure de l’avenir, le chiffre mystérieux, lequel non seulement rappelle d’autres souvenirs mais l’engage sur la voie de son futur dont il ne peut que pressentir l’ironie tragique. À mesure que le personnage, Hanta pour ne pas le nommer, découvre que le temps qui passe et a passé est une subjectivité abritant son histoire et celle des êtres qu’il a côtoyés, il découvre qu’il est lui-même durée, que son intériorité est composée de blocs de temps comparable à des blocs de livres pilonnés, compressés, et que chacun de ces blocs a une couleur, un affect, et que l’ensemble compose une toile bariolée, un roman baroque si l’on veut, lui tenant lieu de monde, comme si ses pensées et les émotions qui le submergent n’étaient pas tant l’effet d’une perception que l’inverse, sa vision des choses engendrant des images et des objets tous frappés de sa marque.


L’affect créateur

On a vu dans l’aptitude fabulatrice de Hrabal une faculté dictée par la censure, un moyen de passer outre. C’est sans doute prêter aux dictatures un pouvoir qu’elles n’ont pas. Beaucoup d’êtres demeurent soumis à des interdits sans jamais parvenir à les transgresser ou à s’en libérer. La liberté de Hrabal n’a pas consisté essentiellement à échapper à la censure - en quoi d’ailleurs il aurait partiellement échoué -, mais plus exactement à modeler la réalité selon son désir ou ses exigences visionnaires. Hrabal a pratiqué une sorte de cut-up avant-gardiste dans certains de ses livres, effet assez déconcertant que pour ma part je ne suis pas loin de trouver daté. En effet, plus profonde et plus nécessaire me semble être l’activité de montage de son imagination, sa capacité à faire remonter un souvenir et à le faire surgir au milieu de son récit, ou bien, effet similaire, à grossir une métaphore pour lui faire accoucher d’une vision originale déportant le récit vers quelque chose d’étrange, de loufoque, où l’art de Hrabal se révèle entièrement.
À la fin de Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, l’image se fait miroir, matrice, d’elle jaillit tout un monde, modelé par les affects du narrateur, ses désirs, ses appétits ou ses angoisses (un fond de morbidité hante son œuvre, un affrontement à la mortalité est constitutif de l’expérience littéraire qu’il conduit). Après avoir connu la réussite sociale avec toutes les compromissions que cela implique, y compris politiques, le narrateur se retrouve isolé dans une maison au milieu de la forêt. C’est la fin, l’épilogue d’une vie riche mais peut-être illusoire. Le fantôme d’un ancien ami le visite de loin, des animaux - un cheval, une chèvre, une chatte - lui tiennent compagnie. C’est Noël. On se retrouve dans un conte pour enfants ou un récit hagiographique, l’humilité et le détachement s’étant substitués à l’appât du gain et à la soif de reconnaissance. Puis la neige se met à tomber, le monde extérieur et ses intempéries se mettent à l’unisson des affects de notre ancien serveur d’hôtel au parcours romanesque. Progressivement la maison se transforme en cocon isolé par la neige, les chemins sont bloqués, toute vie extérieure s’éloigne. Dedans le personnage se métamorphose, il revêt son costume d’exception, son frac, sans oublier l’écharpe bleue et la décoration que lui offrit l’empereur d’Éthiopie. Hrabal ne peut s’empêcher de faire des boucles au sein de ses histoires, de rappeler tel ou tel événement s’étant déroulé aux chapitres précédents, comme s’il avait peur d’oublier ou comme si le passé communiquait si bien avec le présent qu’il se devait régulièrement de lui faire une place. Répétition différentielle, car rien ne se répète jamais entièrement sans changer de nature, sans varier et préparer l’avenir. Quelque chose du passé est resté en réserve, prêt à bondir, et revient hanter le présent, l’orienter vers ce qui doit devenir son horizon et lui donner du sens. C’est comme chez Walter Benjamin, il y a un passé opprimé auquel le présent doit porter assistance, et c’est là la voie de l’avenir. Notre ancien serveur hors pair est donc à la fois jeune et vieux - comme le pilonneur de livres d’Une trop bruyante solitude d’ailleurs, lequel passe aux yeux d’un professeur bigleux à la fois pour un patron tyrannique et pour son jeune employé tyrannisé. Tout un temps se déploie à partir d’une intériorité qui s’invente à mesure qu’elle se découvre. Certes quelque chose du passé subsiste, mais éclairé autrement. Tout devient jeu, farce. Et quand les villageois frappent à la porte de leur cantonnier, c’est la stupeur qui les saisit. Ils restent sans voix devant une telle apparition, un tel accoutrement, et s’en retournent sans comprendre. Dans un décor de crèche, un être s’ouvre à ce qu’il fut, il recompose le monde à son image et ressuscite ou naît pour la première fois. À la fois exalté et effrayé par ce qu’il devient, le narrateur affronte son double, son miroir fondamental où les choses ne font pas tant se refléter qu’elles ne se forment pour apparaître à la conscience et vivre leur vie d’images et de mots, de récits, d’histoires et de neige. « Peu après la neige se mit à tomber, des flocons gros comme des timbres-poste, une neige tranquille qui, vers le soir, tourbillonnait dru. » Au matin, une tâche attend l’écrivain. Elle consiste à déblayer le chemin comme à faire remonter d’un passé qui n’a pas été vécu une revendication neuve dont on ne sait encore quoi attendre ni ce qu’elle nous promet.

Pascal Gibourg.

31 janvier 2011