Une lecture de Les petits de Frédérique Clémençon




Frédérique Clémençon nous avait prévenu dans Traques, son précédent livre aux éditions de l’Olivier : « Rien ni personne n’a jamais pu empêcher les parents de manger leurs parents. » [1].

Les petits, paru en janvier 2011 aux éditions de l’Olivier, n’est pas à proprement parler l’extension de cette phrase, ni même son illustration. Le livre est évidemment plus dense et complexe que cela. Mais il s’agissait de souligner en préambule les liens, les nœuds, les fils et les brisures qui tissent le chemin d’une œuvre.

Les petits de Frédérique Clémençon, livre composé de huit nouvelles [2], est parcouru par cette question, traversé par ces petits qui sont aussi bien des enfants que la relation que le monde (comprendre les parents comme la société) entretient avec l’enfance. Composé de huit nouvelles indépendantes les unes des autres, le livre implique peut-être une approche, l’ensemble des nouvelles formant alors une constellation au sujet des petits. Certaines étoiles fileraient, d’autres tomberaient comme des astres morts, d’autres encore brilleraient avant de s’éteindre, certaines exploseraient ou émettraient encore des signes malgré leur absence, définitive.

Dans cette constellation, il faut trouver son chemin. La lecture fonderait alors une carte des étoiles. Il s’agirait de suivre la logique linéaire du livre, de ne pas laisser le hasard guider la découverte des mondes que chaque nouvelle déploie. Pourquoi ? Parce qu’il semble que, de manière souterraine, chaque nouvelle organise, non pas la possibilité de l’autre, mais établit un contact de lecture. La tentative de lecture sera ici d’évoquer le livre, les nouvelles, sans les raconter, les dévoiler. Car ici il y a enjeu de lecture…

Il paraît que les livres de Frédérique Clémençon abordent des thèmes difficiles et violents. Certes. Entrer dans un de ses livres, c’est entrer dans une tension et un regard radical, sans concession sur le monde. Qu’attendre d’autre d’un livre ! Seulement ici il s’agirait de l’enfance, ou plus exactement de la place de l’enfant dans la société. Car ce qui dérange (et qui fait la force du livre), c’est de nous rappeler que l’enfant n’est justement pas un mot en italique, une notion qui se détacherait de la réalité, du quotidien, de sa douceur comme de sa violence, de sa cruauté, de sa douleur, de son absurdité.

Au-delà de cet enjeu posé par le titre (et tout le rapport d’intimité et de tendresse qui s’attache au terme, tendresse qui comme le reste peut être dévorante), ce texte est aussi celui des frontières, de leur déplacement des regards changés quand on a traversé les lignes sinueuses. Frontières sociales, frontières spatiales, amoureuses, ou sentimentales : changer de quartier, changer d’habitude, changer de vie, changer de conversation… chacun de ces pas peut être un monde traversé, un univers renversé.


Territoire

« Voilà ma vie, se disait Jean : rien de moins qu’une affaire de conquête et de territoires, une minable affaire de territoire à conquérir - ou pas » [3]


C’est un axiome possible du livre. L’enfant est un de ces territoires.

Parce que l’enfant est une éponge qui absorbe toutes les projections (sociales, familiales, idéologiques, etc.). Il est le cœur pénétré d’une société qui fabule un ailleurs doré, c’est-à-dire ceux qui fantasment l’enfance comme un monde à part, un vert paradis soustrait aux lois du monde. Le contraire étant largement acté dans Les petits, le livre montre combien l’enfant est en prise directe avec la violence des territoires, ceux des classes sociales, des préjugés, des idéologies, des sexualités, des générations, des rapports entre les hommes et les femmes. Les enfants sont peut-être même les premiers à les comprendre, à les subir, à en être parfois aussi les féroces acteurs. Les enfants comme les autres.

Ces territoires prennent des formes multiples

— un bord de mer ou de fleuve, ce qu’il ouvre ou pas (« Le bannissement de Jean », « Les mains de maman », « Le rêve de Lazare »).

— les déménagements et leurs conséquences (« Les pianistes », « Deux tu l’auras », « Le rêve de Lazare », « Les petits », « Personne d’autre »).

— Les mondes urbains : la zone pavillonnaire, la cité, le centre-ville « Les pianistes », « Deux tu l’auras », « La guerre »).

— une cabane au bord du fleuve (« Le rêve de Lazare »).

— La place qu’on occupe dans la classe et aussi la place qu’on a dans la vie comme dans la ville… et la révolte qu’on peut (« Deux tu l’auras », « La guerre »).

— Une maison au bout d’une allée et un lotissement en bordure de ville.

Chaque déplacement est une bascule d’univers. C’est la possibilité d’une rencontre, d’une prise de conscience, d’une confrontation ou d’une mort possible. Chaque coin de rue est l’affrontement d’un monde. Les enfants le savent. Certains écrivains aussi.


De l’enfance aux enfants

La force des nouvelles de Frédérique Clémençon est de se mettre à hauteur de ces enfances-là, non pas dans une mimétique simplificatrice mais dans une narration qui trouve sa place au plus prés des enfants, leurs corps, leurs regards, leurs pensées, leur compréhension du monde et des événements. Et comme leur acuité est imparable, la justesse des situations écrites est forte et souvent bouleversante. Et surtout, sans doute grâce à la constellation des nouvelles, Frédérique Clémençon ne nous parle pas de l’enfance, elle fait surgir dans ses nouvelles des enfants. Elle ne tient aucun discours général, ne réduit pas ces petits à un slogan qui tiendrait lieu de pensée ou de régime de compréhension (comme souvent l’époque). Non, chaque texte incarne un enfant, dévoile une facette, une personnalité qui ne permet justement pas de réduire le sens à un discours général mais qui, si discours il y avait à faire ou à tenir, restituerait la complexité irréductible de l’enfance et des enfants.

Ce n’est pas l’enfance, ce sont les silences et les inquiétudes de Paul face à sa mère dans « Les mains de maman », les mots tranchants et effrayants de Dutarque dans « Deux tu l’auras », les mains meurtries d’Eléonore dans « Les pianistes » parce que c’est le seul moyen d’essayer de faire comprendre ce qu’on ne sait pas dire.


Phrases et nouvelles en tension

Les petits est structuré par une tension constante. Il y a une basse continue, celle du monde, des haines familiales, des mépris sociaux, culturels et sexuels. Parce que le monde est menaçant et que cette menace n’exclut jamais ni les enfants, ni l’enfance. En ce sens, chaque nouvelle est une rencontre avec d’ « aimables monstres » [4]. Mais ce ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

Mais cette tension est également une affaire d’écriture, à la fois celle des phrases, celle des nouvelles, et aussi l’organisation de l’ensemble.

Au niveau de la phrase, il faut scruter le jeu d’amplification ou de réduction des phrases comme autant de lignes d’ébranlement : la première phrase-paragraphe, ample et complexe de la première nouvelle « Le bannissement de Jean », phrase qui pose tout, ne laisse rien dans l’ombre et se termine justement par l’expression « aimables monstres ». Mais c’est aussi la phrase plus tendue et minimale de « La guerre » qui soulève progressivement la vague de violence cachée au fond d’une classe d’école.

D’une nouvelle l’autre, Frédérique Clémençon travaille également ces tensions d’une manière extrêmement rude pour le lecteur, tension menée jusqu’à la dernière phrase, et, pour chaque nouvelle, un renouvellement, des pistes déjouées. Travail constant d’un effet d’attente contrarié. La configuration des deux premières nouvelles est par exemple similaire : effet de symétrie entre les deux nouvelles… mais deux directions différentes, pour ne pas dire divergentes. Mais indiscutablement la lecture de la première nouvelle (« Le bannissement de Jean ») approfondit la tension de la deuxième (« Les mains de maman »). Un père seul avec ses enfants, une mère seule avec son fils, la vie qui s’échappe et la journée au bord de la plage… chaque point final vient secouer l’attente du lecteur.

Car toutes les fins de nouvelles sont redoutables tant d’un point de vue narratif que dans l’écriture : subtilité par exemple du discours indirect libre de « Les mains de maman », effroi du conditionnel dans « Deux tu l’auras », image d’une liberté insaisissable dans ce verbe courir qui termine « Les pianistes ». Et toutes autres nouvelles à découvrir.

La dernière nouvelle pourrait donner l’impression d’être à part, de n’être pas complètement articulée aux petits. Il n’en est évidemment rien. Il y a certes, le cri d’enfants dans l’appartement du dessus, ou encore les élèves de Marie. Mais plus profondément, cette dernière nouvelle est celle du négatif, de l’absence d’enfant, et l’utilisation de l’absence d’enfant dans le couple pour détourner la réalité du litige et servir d’alibi à la séparation alors que l’enjeu n’est pas tout à fait celui-ci, la fin cinglante le rappelle (aristocratie intellectuelle s’abstenir). Car Les petits est aussi un grand livre des solitudes, de celles dont le poids du silence à des conséquences terrifiantes si leur centre de gravité est déplacé, légèrement, ou profondément [5].




Frédérique Clémençon, Les petits, Editions de l’Olivier, 2011
EAN13 : 9782879297279

Sébastien Rongier - 6 février 2011

[1Frédérique Clémençon, Traques, Editions de l’Olivier, 2009, p. 128.

[2autre manière possible de lire le titre : Les petits, ce sont aussi ces « petits » textes au regard de la doxa romanesque et de l’habitude bien française de prendre d’infinies précautions comme : « la nouvelle est un art difficile, complexe, c’est une écriture très particulière… la preuve en France, on n’écrit pas de nouvelles, on ne publie pas de nouvelles. » Soit dit en passant la prose courte trouve Eric Faye, Olivier Adam, Pierre Bergounioux, Christian Garcin ou Pierre Michon qui ne sont pas anodins. Et les formes courtes développées par publie.net soulignent également cette grande vitalité.

[3Frédérique Clémençon, Les petits, Editions de l’Olivier, 2011, p. 13

[4Frédérique Clémençon, Les petits, Editions de l’Olivier, 2011, p. 10

[5Selim retourne dans son ancienne cité (« Deux tu l’auras ») ; les silences de Paul et de sa mère (« Les mains de maman ») ; la vie à part de Lazare (« Le rêve de Lazare ») ; Jean et la séparation des enfants (« Le bannissement de Jean ») ; Clémence et le piano absent (« Les pianistes ») ; la vie parfaite de Matthieu (« Personne d’autre »)