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Les lignes d’insu



Prenons un jour. Un jour de la semaine dernière, par exemple, où j’ai fait l’exercice pour moi-même. C’était le 3 février.
Ce matin-là j’ai ouvert les yeux, j’ai ouvert internet.
J’ai appelé Wikipédia (consultation chaque matin de la fonction « article au hasard », pour un petit défi d’écriture oraculaire).
Puis, Twitter, cet étrange et nouveau champ des oiseaux. J’y ai déposé mon oracle du jour, recueilli quelques paroles, quelques-unes cherchées, quelques-unes au hasard.
Puis, un tour sur Le Monde.
Ensuite Facebook, ce paysage de paupières. Avec une qui était ouverte, j’ai eu une brève conversation dans la petite fenêtre du bas.
De là ou d’autre part, clic vers divers sites, cinq ou six, dont je n’ai déjà plus mémoire complète. Mon historique de navigation lui, s’en souvient très bien. Et différents serveurs de par le monde.

Je suis sortie dans la rue, j’ai vu un petit détail facétieux sur un mur. Je l’ai photographié avec mon téléphone, me le suis envoyé à moi-même.
J’ai fait des courses, inséré ma carte de fidélité, accumulé quelques points que je ne sais pas débloquer. Revenue à la maison, j’ai passé quatre coups de fil. Ensuite j’ai pris le métro, avec un ticket, mais de cela nous pouvons retrouver la trace aussi, dix tickets achetés en borne automatique sur mon relevé de compte bancaire. Sous terre, je pense avoir croisé cinq ou six caméra de vidéosurveillance à l’aller. Peut-être plus. Je suis arrivée à destination, j’ai fait un achat avec de l’argent liquide, retiré quelques jours plus tôt à un distributeur. Je suis ensuite allée au restaurant, j’ai invité mon interlocuteur, j’ai payé par carte bancaire. Puis, métro, et au milieu du chemin entre où j’étais et chez moi, je me suis arrêtée dans un bar où je n’ai aucune habitude, j’ai connecté mon ordinateur à sa borne wifi, appelé mes nouveaux mails. Pendant ce temps où je n’y étais pas, j’en avais reçu 32, dont une bonne moitié d’alertes automatiques ou spams (tiens, une proposition d’assurance pour animaux). Chacun d’entre eux provient de données que j’ai semées à un moment ou un autre, écureuil inconséquent.

Dans ce bar, j’ai consigné toutes ces traces laissées depuis que j’avais ouvert les yeux. J’en ai oublié, certainement.

Nos vies s’écrivent sans qu’on le sache. Du moins si, on le sait. Peut-être même parfois ça nous fait plaisir. De se savoir prolongés ainsi, dans des existences moins fugaces que la nôtre. De nous savoir stockés, rassemblés avec d’autres, et en même temps disséminés. De savoir que nous avons délégué ailleurs le soin de rendre compte de nos actes. C’est tellement difficile d’inscrire cela tout seul, de manière cohérente.

Il n’était pas 16 heures ce jeudi 3 février 2011, et j’avais déjà derrière moi de nombreuses lignes. Mais ce n’est pas moi qui les avais écrites. En combien d’octets me suis-je capitalisée ce jour-là ? En combien de minuscules écritures binaires me suis-je éparpillée ?

Chaque jour je me découvre ainsi, séminalement écrite. Je pense à cette légende, si magnifiquement réactivée par Henri Atlan dans Les Étincelles du hasard. Adam gaspillant sa semence pendant les 130 ans où il est séparé d’Eve. Nés de cette dépense, des peuples, perdus, des peuples de la perte. Nous nous dépensons ainsi dans un nombre incalculable de ciels, créant à notre insu des avatars, qui ne sont pas à notre ressemblance. Nous multiplions les créatures, futures populations d’une Babel babillante et incompréhensible à elle-même. Faut-il le déplorer ? Je ne le déplore pas. Je souhaite seulement que la recollection reste impossible. Or, elle vient, elle s’organise, elle se précise chaque jour un peu plus.


Peur pour rien ? Après tout, ce qui se dessine à notre insu, ce ne sont que des minces lignes de nous-même, si diversement orientées qu’on ne sait comment elles pourraient rendre compte de quoi que ce soit d’homogène (un profil ?). Parti en étoile comme ça, on se sent protégé par l’écartèlement des sens qui sont censés nous décrire.

Mais c’est oublier que ces lignes se recoupent, forcément.
Jusqu’à présent, à un endroit et à un seul elles se croisaient. Elles se croisaient à l’exact creux de nous-même. Ce qu’on appelle : l’intériorité. La conscience, l’intention, mettez le mot que vous voulez. L’âme, même, si vous y tenez. En tout cas : cet endroit aveugle qui n’existe peut-être pas, mais qui est précieux parce qu’il est aveugle.

Or, ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas seulement que des lignes de nos vies s’écrivent toutes seules, à notre insu. C’est surtout que l’endroit où elles se recoupent se déplace, se délègue, se laisse mettre en pleine lumière. Que le recoupement des traces est à l’œuvre, dans le but avéré de réaliser une base de données, non pas seulement des actes et des faits, mais des intentions. Ce n’est même pas de la semaine dernière, c’est même déjà très installé.

Allons un instant sur une de ces bases de données des intentions, Google Trends. Google Trends retrace sur une time line les occurences de requêtes formulées dans le monde sur tel ou tel mot que vous souhaitez interroger.
Tapons justement le mot intention, pour voir. Et le mot acte. Et le mot trace. Beau graphique, qui fait tenir la trace quasiment toujours à équidistance de l’acte et de son intention. Pas après l’acte. Mais bien : entre l’acte et l’intention. Voici la place de la trace : celle d’un écran. Il s’en faut de peu pour qu’elle ne devienne une vitre.

Cette question me semble difficile, essentielle. C’est de cela que je voudrais parler pendant ma résidence au lycée d’Aubervilliers, et ce n’est pas si simple.
Alors, construire une fiction. Une fiction, ou plutôt, cette myriade de petites histoires arrivées à des personnages que chaque élève téléguide.
Lors d’un atelier, je leur ai demandé « qu’est-ce qui arrive ? ». Et chacun d’inventer une histoire, un accident, un événement pour leur personnage.
La fois d’après, ce que j’ai demandé à chacun d’écrire, c’est la trace de ce qui était arrivé. La trace que l’événement, l’acte, a pu laisser dans telle ou telle base de données.

Un personnage rêve d’aller vivre ailleurs ? Écrivons les lignes laissées par sa recherche internet pour trouver un autre logement. Recherche critères prix, nombre de pièces, budget, localisation, et la case rêve qui s’amenuise sans doute dans l’apparition des résultats.
Un personnage part en voyage ? Décrivons quels renseignements et images sont captés de lui à l’aéroport, depuis l’enregistrement des bagages jusqu’au scan du sac à main, en passant par l’interrogation de son passeport.
Un personnage est témoin d’une course-poursuite après un casse de distributeur automatique de billet ? Soyons l’œil de la caméra de vidéosurveillance qui a enregistré l’explosion du DAB. Et qui, dans le récit, ne verra pas grand-chose.
Un personnage prend sa voiture ? Faisons la voix de son GPS, lui dictant quel chemin prendre (et l’élève de décrire aussi les écarts que son personnage se permet par rapport aux injonctions du GPS : un tour de périphérique en plus, pour rien)
Etc.

Pourquoi faire ça ? Pourquoi se contraindre dans ces écritures sèches, apparemment techniques et sans affects ? Parce que ces écritures écrivent notre chair tous les jours. Nous avons bien le droit à notre tour de les écrire. Nous avons le droit de faire un tour en plus, pour rien.
Pourquoi faire ça, pour cette idée folle : (re)commencer à s’occuper seuls de notre propre écriture, réoccuper le centre de nos lignes d’insu.

On continue.

Cécile Portier - 9 février 2011
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