Silling ! Silling ! Silling, une barrière de neige infranchissable

Les éditions publie.net proposent de lire ou de relire La Philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade qui prennent place aux côtés des œuvres de Rimbaud, Balzac et Baudelaire dans la collection des classiques de la littérature.

Dossier Sade.






« S’il se vante je l’abaisse.
S’il s’abaisse je le vante.
Et le contredis toujours.
Jusqu’à ce qu’il comprenne
Qu’il est un monstre incompréhensible. »

Pascal, Pensées, n° 420 dans l’édition Brunschvig.



             1. Hospice de Charenton-Saint-Maurice, 30 janvier 1806. Le marquis de Sade rédige son testament, il a soixante-six ans.
             Les quatre premières clauses concernent les biens qu’il lègue et à qui.
             Voici la cinquième :

« Cinquièmement, enfin : Je défends absolument que mon corps soit ouvert sous quelque prétexte que ce puisse être ; je demande avec la plus vive instance qu’il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je décéderai, placé d’abord dans une bière de bois qui ne sera clouée qu’au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à l’expiration desquelles ladite bière sera clouée. Pendant cet intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Le Normand, marchand de bois, boulevard de l’Égalité, numéro cent un, à Versailles, pour le prier de venir lui-même, suivi d’une charrette, chercher mon corps pour être transporté sous son escorte et dans ladite charrette au bois de ma terre de la Malmaison, commune d’Émancé, près Épernon, où je veux qu’il soit placé, sans aucune espèce de cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite dans ledit bois en y entrant du côté de l’ancien château par la grande allée qui le partage. La fosse pratiquée dans ce taillis sera ouverte par le fermier de Malmaison sous l’inspection de Monsieur Le Normand qui ne quittera mon corps qu’après l’avoir placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans cette cérémonie, s’il le veut, par ceux de mes parents et amis qui, sans aucune espèce d’appareil, auront bien voulu me donner cette dernière marque d’attachement. La fosse une fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que par la suite le terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se retrouvant fourré comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre comme je me flatte que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes, excepté néanmoins du petit nombre de ceux qui ont bien voulu m’aimer jusqu’au dernier moment et dont j’emporte un bien doux souvenir au tombeau.
Fait à Charenton-Saint-Maurice en état de raison et de santé ce trente janvier mil-huit-cent-six. »


             2. Sade a passé presque trente années en prison entre 1768 et 1814.
             Ses amours ont déplu à la monarchie de droit divin qui, à la demande de Mme de Montreuil sa belle-mère, l’a emprisonné, sur lettre de cachet, dans la forteresse de Pierre-Encise, le fort de Miolans, le donjon de Vincennes dont seize mois dans la cellule n° 11 et cinq ans et demi dans la cellule n° 6 [1], puis cinq ans et demi à la Bastille (de 1784 à 1789). Noble de naissance, il a déplu à la Révolution qui l’a emprisonné comme « suspect », pendant la Terreur, aux Madelonnettes, aux Carmes, à Saint-Lazare et à Picpus du 8 décembre 1793 au 15 octobre 1794. Écrivain, ses romans ont déplu au Consulat qui l’a incarcéré, en 1801, à Sainte-Pélagie, Bicêtre puis Charenton-Saint-Maurice où il est mort en 1814.
             Étaient régulièrement fouillés ses domiciles, les ateliers des éditeurs-imprimeurs qui le publiaient, les cellules où il était enfermé. On saisissait ses papiers personnels et ses manuscrits. À la demande de son fils aîné, la Préfecture de police a brûlé les 108 cahiers des Journées de Florbelle après sa mort.



             3. Sade écrivait beaucoup : il tenait un journal, entretenait une correspondance abondante. En 1785 il a déjà écrit un Voyage en Italie, plusieurs pièces de théâtre, des récits épistolaires, le Dialogue entre un prêtre et un moribond.
              Il conçoit et rédige Les 120 journées de Sodome, sa première œuvre d’imagination, du 22 octobre au 28 novembre sur les deux côtés d’un rouleau de papier mince, long de douze mètres dix et large de douze centimètres.

« Les guerres considérables que Louis XIV eut à soutenir pendant le cours de son règne, en épuisant les finances de l’État et les facultés du peuple, trouvèrent pourtant le secret d’enrichir une énorme quantité de ces sangsues toujours à l’affût des calamités publiques qu’ils font naître au lieu d’apaiser, et cela pour être à même d’en profiter avec plus d’avantages. La fin de ce règne, si sublime d’ailleurs, est peut-être une des époques de l’empire français où l’on vit le plus de ces fortunes obscures qui n’éclatent que par un luxe et des débauches aussi sourdes qu’elles. C’était vers la fin de ce règne et peu avant que le Régent eût essayé, par ce fameux tribunal connu sous le nom de Chambre de Justice, de faire rendre gorge à cette multitude de traitants, que quatre d’entre eux imaginèrent la singulière partie de débauche dont nous allons rendre compte [2]. »

             Après le décalage dans le temps, l’éloignement dans l’espace :

« Dans le fait, la description suivante va faire voir combien, cette porte bien close, il devenait difficile de pouvoir parvenir à Silling, nom du château de Durcet. Dès qu’on avait passé la charbonnerie, on commençait à escalader une montagne presque aussi haute que le mont Saint-Bernard et d’un abord infiniment plus difficile, car il n’est possible de parvenir au sommet qu’à pied. Ce n’est pas que les mulets n’y aillent, mais les précipices environnent de toutes parts si tellement le sentier qu’il faut suivre, qu’il y a le plus grand danger à s’exposer sur eux. Six de ceux qui transportèrent les vivres et les équipages y périrent, ainsi que deux ouvriers qui avaient voulu monter deux d’entre eux. Il faut près de cinq grosses heures pour parvenir à la cime de la montagne, laquelle offre là une autre espèce de singularité qui, par les précautions que l’on prit, devint une nouvelle barrière si tellement insurmontable qu’il n’y avait plus que les oiseaux qui pussent la franchir. Ce caprice singulier de la nature est une fente de plus de trente toises sur la cime de la montagne, entre sa partie septentrionale et sa partie méridionale, de façon que, sans les secours de l’art, après avoir grimpé la montagne, il devient impossible de la redescendre [3]. »

             C’est à une époque disparue et dans un lieu inaccessible que Sade place pendant quatre mois, de novembre à février, quatre « libertins » dont un évêque, un duc et un président de tribunal. Il les charge d’expérimenter crescendo les quatre classes de passions : simples et ordinaires ; plus singulières (un ou plusieurs hommes avec plusieurs femmes) ; criminelles et outrageantes aux lois, à la nature, à la religion ; tortures.
             Les règles qu’il leur demande de respecter sont celles-ci : considérer tout corps, masculin ou féminin, jeune ou vieux, propre ou malpropre, beau ou laid, noble ou roturier, comme objet possible de la possession et de la jouissance sexuelles ; considérer tout orifice de tout corps comme passage possible entre le dedans et le dehors, entre ce qui peut s’échapper de l’intérieur et ce qui, de l’extérieur, peut y pénétrer.
             Il enferme avec eux - et leurs épouses - quatre historiennes (quatre anciennes maquerelles, une par classe de passions), huit jeunes filles, huit jeunes garçons, huit hommes « taillés » comme des dieux et quatre servantes, soit trente-deux sujets. Il décrit chacun : prénom, âge, portrait physique, traits de caractère, antécédents.
             Au total : quarante personnages.

             Soucieux d’exactitude, il lui faut sans cesse vérifier, préciser, compter et recompter. Il s’admoneste : « Placez là le portrait de Durcet, comme il est au cahier l8, relié en rose, puis, après avoir terminé ce portrait par ces mots du cahier : ... les débiles années de l’enfance, reprenez ainsi […] [4] ».

             Le déroulement de chaque journée est immuable : narration d’une des quatre historiennes suivie de la mise en scène et en pratique d’une ou de plusieurs passions selon un déroulement chronologique : Première journée, Deuxième journée, etc.

             Sade n’a rédigé sur les deux faces d’un rouleau que le premier mois de l’enfermement dans le château de Silling. Concernant décembre, janvier et février il a noté seulement le plan, de façon méthodique, jour après jour.
             Il serait toujours temps, une fois dehors, de le développer.

             Il n’en a rien été.
             Son transfert à Charenton, le 4 juillet 1789, l’a empêché d’emporter le volumen qu’il cachait avec soin dans sa cellule. Il l’a cru perdu à jamais, il écrira qu’il en a versé « des larmes de sang ».
             Avait-il deviné que ce texte était irrecevable par la société de son temps et, pour certains, encore aujourd’hui ?
             Il ne semble pas qu’il ait tenté de le récrire.

             4. Finalement les comptes ne tombent pas juste.
             Le 1er mars, date à laquelle toutes les passions devaient avoir été expérimentées et tous les « sujets » utilisés, les neiges n’ont toujours pas fondu…
             Impossible de quitter le château de Silling.

             Cette neige qui persiste est étrange : neigeait-il sur la Bastille, le 28 novembre 1785, par-delà les barreaux de sa cellule ? Ou Sade avait-il en tête quelques tourments encore logiquement disponibles qui lui auront donné l’idée de la neige qui retarde la sortie ?

             À moins qu’il n’ait chargé les flocons blancs de maintenir l’indistinction entre le dehors et le dedans, comme il confiera plus tard à Juliette et à Justine la tâche de faire trembler les oppositions vice vs vertu, malheurs vs prospérités.

Dominique Dussidour - 13 février 2011

[1« Si j’avais eu Monsieur le 6 à guérir, je m’y serais pris bien différemment, car au lieu de l’enfermer avec des anthropophages, je l’aurais clôturé avec des filles ; je lui en aurais fourni en si bon nombre que le diable m’emporte si, depuis sept ans et demi qu’il est là, l’huile sur la lampe n’était pas consumée ! Quand on a un cheval trop fougueux, on le galope dans les terres labourées ; on ne l’enferme pas à l’écurie. Par là, vous l’auriez mis dans la bonne voie, dans ce qu’on appelle le sentier de l’honneur. Plus de ces subterfuges philosophiques, de ces recherches désavouées par la nature (comme si la nature se mêlait de tout cela), de ces écarts dangereux d’une imagination trop ardente qui, courant toujours après le bonheur, sans jamais le trouver à rien, finissent par mettre des chimères à la place de la réalité et de malhonnêtes détours à celle d’une honnête jouissance… Monsieur le 6, au milieu d’un sérail, serait devenu l’ami des femmes […] », lettre à Madame de Sade, vers le 25 juin 1783, Lettres choisies, Jean-Jacques Pauvert, 1963 ; 10|18 n° 443.

[2Introduction, Les 120 journées de Sodome, publie.net, page 5.

[3Ibidem, page 85.

[4Les 120 journées de Sodome, publie.net, page 38.