Pierre Ouellet | Au-delà des fins   [2]




images Christine Palmiéri

Bâtards rois


On ne fonce pas dans le mur de l’Histoire sans chercher chaque fois à le défoncer… pour qu’il s’écroule, et nous laisse gagner la fin. Il faut une force, une énergie, puisée dans une nostalgie ou une mélancolie, cette façon de « broyer du noir » jour et nuit, de sentir la « perte » comme le manchot ressent l’« absence » de son bras bien plus que la présence de tout son corps, mais à la condition que ce « retour amont » soit un ressort, une façon de rebondir de loin, du passé le plus ancien, dans l’avenir le plus incertain, où l’on ne trouve jamais que la Fin, partout, l’Après qui s’étend à l’infini, comme l’Avant même, l’abîme des origines. Céline Minard situe dans un passé plus ou moins lointain les scènes où elle profère et vocifère en direction de l’ultime Fin, dans le style apocalyptique le plus flamboyant. Bastard Battle se situait au Moyen Âge, dont il empruntait la langue archaïque en la truffant d’argot contemporain, alors qu’Olimpia, son dernier livre, raconte l’histoire de l’égérie du pape Innocent X, qu’on a appelée la Papesse ou la Grande prostituée, Olimpia Maidalchini, qui vécu en pleine Renaissance, de 1592 à 1657. Ainsi l’auteur prend du recul, fait un pas en arrière, un bond dans le passé le plus trouble ou le plus obscur, pour mieux rebondir dans cette sorte d’improbable futur où tout finira enfin… où tout prend fin en ce bas monde comme il aura pris vie à l’origine, dans les souffrances les plus terribles. Dès la première page d’Olimpia on peut lire :

[…] la peste, la peste soit sur sa race de barbarie […] la peste je l’envoie, la peste sur Rome et sa noblesse, mille tablettes de plomb gravées pour la peste sur Rome et ses ruines, la peste sur mon propre palais, la peste Piazza Navona, la peste sur les églises et les temples, la peste omnia terræ, je ne pars pas en exil, je ne fuis pas, je devance, je cours, je file la peste lancée sur Rome par mes mains agiles […] [1].

Filer la peste, la devancer… en l’annonçant, certes, comme firent les prophètes de tous les temps, Isaïe, Jérémie, Sophonie, grands imprécateurs devant l’éternel, capable de pré-dire, de pré-venir, mais la prononçant aussi, comme on prononce un arrêt, une sentence, un édit, un anathème ou une excommunication, en un acte de parole qui devient effectif tout de suite, maintenant, autant qu’un sacre ou une consécration, puisqu’on bénit et bannit dans presque les mêmes mots, qui sont des événements, des gestes, des actes à part entière : « mille tablettes de plomb gravés pour la peste sur Rome et ses ruines », dit l’héroïne, comme si le livre où sa vindicte s’imprime était lui-même porteur de la peste et que sa propagation dans le monde allait le contaminer de fond en comble, jusqu’en son cœur, que représente Rome, jusqu’en son représentant le plus « absolu », qui est aussi celui de Dieu sur terre, le Pape Innocent X, coupable, désormais, de cette calamité sans nom qu’on peut appeler l’Humanité, puisque c’est bien contre elle qu’Olimpia semble partir en guerre, une guerre d’extermination qui ne s’arrêtera pas avec les ruines, dit-elle, mais bien au-delà, quand la Fin aura tout balayé, même les restes, les cendres, la moindre poussière.

Tout ramener à zéro : tout réduire à néant, de a à z, comme si origine et fin, passé et futur se condensaient en un seul et même point, nul et nu, sans dimension, de sorte que l’avenir annoncé est aussi un revenir dans l’advenu, le révolu ou le perdu pour le transfigurer :

Dussé-je subir ces maux à rebours, dussé-je revenir en fantôme, hurlant à la lune comme la louve dont ils m’accablent et qui pourtant, fondant la ville, fonda l’empire, dussé-je revenir, morte revenir, et passer en carrosse d’or tirés de chevaux noirs la cape noire au vent comme la grand-voile du deux-mâts de galère emportant la Piazza Navona, mon île, mon isoloir, le siège de mon pouvoir, dussé-je le voir vide et noir et désert […], dussé-je voir tout ce que je fis construire enterré comme la curie dans un champ à vaches, dussé-je revenir en corneille noire et mantelée et bouffer du pigeon pour des siècles, mes anges ! que la peste les emporte ! [2]

On appelle ça « hâter la fin », comme dit Gershom Scholem, mais de quel royaume cet appel annonce-t-il la venue, de quel règne prononce-t-il le décret ? Quel oint jette-t-il sur le monde, qui ressemble davantage à de la bile qu’à une sainte huile, au crachat de l’araignée, à la salive de la mante religieuse, dirait Volodine, aux sombres croassements de la corneille noire et mantelée plutôt qu’aux prières et aux formules magiques, plus imploratrices qu’imprécatrices, qu’on prononce normalement pour appeler le Royaume à la venue ? Le règne attendu ici est celui où l’on « revient en fantôme », où l’on « revient morte », « en carrosse noir tiré de chevaux noirs la cape noir au vent », comme si l’on revenait des Enfers, pour retrouver un monde « vide et noir et désert » que « la peste emporte »... C’est le même scénario que dans le post-exotisme, dont les héros-narrateurs « reviennent » des Camps, toujours, autant dire de la Mort telle qu’elle s’est incarnée dans notre Histoire, pour être plongés dans un univers « vide et noir et désert », qu’il s’appelle steppe, cité, quartier de haute sécurité ou simplement Bardo.

Les personnages de Minard ou de Volodine ne sont pas des « prieurs » ou des orants, mis à part les quelques moines post-exotiques qui accompagnent les défunts en leur récitant le Livre des morts – mais ce sont des moines-soldats, nous est-il précisé, qui manient la kalachnikov aussi bien que le moulin à prières – et mis à part le fait que l’imprécatrice Olimpia soit elle-même papesse, belle-sœur d’Innocent X – mais sa pute aussi bien, nous est-il également précisé, capable de manipuler les hommes autant sinon plus que d’invoquer les dieux. La force de leurs paroles ne tient donc pas dans leur pouvoir d’intercession auprès du Divin ni dans la puissance d’exaltation religieuse qu’elles recèlent, qui permettent traditionnellement l’appel messianique d’un après-monde radical, où notre temps finit pour qu’un autre commence, dans lequel s’incarne le Royaume de la fin, le Dernier monde où tout aboutit, tout s’achève, tout finit. Non, la prière du moine-soldat ou de la pute-papesse – comme on appelle ces parias ou ces sous-humains de l’univers bâtard de Céline Minard ou du camp des cafards d’Antoine Volodine – n’appartient pas à l’ordre de la supplique mais de la vindicte : il ne s’agit pas tant de réclamer quoi que ce soit à une Histoire vouée à sa fin, au sein de laquelle nous survivons et où tout, un jour, doit disparaître, que de clamer la venue catastrophique d’une Contre-histoire [3] qui nous venge des exactions du Temps depuis les commencements. Ne rien demander au monde, en fait, à l’homme ou à ses dieux, mais leur répondre par un appel désespéré à autre chose, leur répliquer en leur opposant une autre réalité : faire appel de cette Histoire à laquelle nous sommes condamnés devant une instance plus puissante que l’Histoire, une cour suprême que Gershom Scholem appelle le « Tribunal du Monde », où le monde serait jugé par le monde même et condamné à sa propre fin, sa seule possible rédemption, qui consiste à se « révéler » tout entier, depuis ses origines jusqu’à son terme, comme on révèle une faute, un crime, une vérité.


Le Jugement dernier


Une telle apokalupsis, une telle mise à nu ou un tel dévoilement suppose une violence ou une effraction dont le Monde même et son Histoire seraient la proie. Rappelons que le mot kalupter, en grec, désigne tout ce qui couvre et recouvre, notamment la tête, le visage ou la poitrine des femmes, qui doivent porter une coiffe et un voile pour pénétrer dans le temple, et que le mot kalux, d’où vient « calice », désigne l’enveloppe extérieure d’une fleur, qui ressemble en effet au vase dans lequel on consacre le vin humain en sang divin dans le rite de l’eucharistie, de sorte que l’apo-kalupsis est une forme de viol, de défloration ou de profanation, qui consiste à pénétrer au cœur de la fleur en ouvrant son calice ou en le déchirant, à pénétrer dans le temple en dénudant sa tête, son visage ou sa poitrine pour confronter sa nudité avec celle de Dieu, et cela dans une violence sacrificielle ou sacrilège dont les moines-soldats et les putes-papesses sont les officiants ou les grandes prêtresses : ils n’ont qu’une mission, grâce à laquelle ils incarnent littéralement le messie nu, tout entier dévoilé, en qui l’histoire humaine peut être enfin rédimée, celle d’émettre les paroles qui forceront la fin… comme on pénètre avec effraction au cœur de la fleur, au cœur du temple, dans la chair du temps, pour y révéler le secret trop longtemps gardé des origines sans cesse reconduites, d’instant en instant, jusqu’à la toute Fin, c’est-à-dire l’espace sacré ou le royaume temporel du jaillissement permanent ou du surgissement perpétuel dont le verbe et la voix de l’imprécatrice ou du vociférateur sont le véhicule le plus puissant. On pourrait dire, paraphrasant Scholem, que cette vindicte, cette vengeance, cette revanche de la Contre-histoire que raconte le poème ou le roman d’après toute prière, toute homélie, toute oraison, « n’appartient pas à l’histoire mondiale mais au Tribunal du monde [4] » qu’on a l’habitude d’appeler le Jugement dernier. C’est un réquisitoire qui est en même temps une sentence exécutoire : l’Histoire condamnée à sa propre fin, où chacune de ses fautes et chacun de ses manquements, dont la liste est infinie, si l’on en juge par les litanies d’Olimpia et du Vociférateur, prolongent sa peine d’une éternité de plus.

La prière du moine-soldat est un fusil-mitrailleur de souffles et de paroles dirigés contre l’Histoire pour qu’elle fuie à toute vitesse vers sa propre fin ; celle de la sainte prostituée est une œillade à répétition ou un clin d’œil fatal lancé tel un anathème, dont chaque mot porte les germes de la peste vers ceux qui font l’Histoire et la défont pour qu’ils y disparaissent et en marquent la fin. Patrick Chatelier, lui, invente un autre hybride, dans Pas le bon, pas le truand, librement inspiré du film de Sergio Leone qui a presque le même titre, soit l’amalgame de la brute et du justicier, le cow-boy de l’Apocalypse si bien incarné par Lee van Cleef dans le fameux western-spaghetti des années 1960 : il est l’expression d’une indescriptible menace, qui va peser sur tout le monde et tout le temps de l’histoire, non pas comme la mort brusque, impromptue, qui après tout libère, soulage des misères de la vie humaine, mais comme la fin sans fin et longuement attendue, indéfiniment prolongée, où l’on n’arrive pas plus à vivre qu’à mourir, comme si le temps du Jugement dernier était indéfiniment suspendu et qu’entre sa propre condamnation et son exécution se déroulait l’équivalent non seulement d’une vie tout entière, entre la naissance et la disparition, mais de l’Histoire in extenso, entre origine et fin infiniment écartées mais superposées ici en un suspens de chaque instant, où tout commence et recommence mais à finir et refinir. Voici les premiers mots de ce récit dont le tout premier chapitre, introductif, nous dit qu’il est raconté par un Idiot, dans le Bruit et la Fureur les plus assourdissants :

Elle vient. Oui, elle vient. Elle devait venir. [On pense, encore une fois, à l’incipit de Fin de partie.] Ce matin quelque chose l’annonçait. Quelque chose rampant, quelque chose courant avec les choses, sous les choses, au dos des choses la rumeur. Une gêne au réveil, sensation de trop – coton la tête, regards flous, lèpre des murs. Une gravité, réticence à quitter le lit – sourde envie de pisser, cognements de poitrine, jours de crasses accumulées. Des oiseaux s’étaient battus la nuit [« oiseaux de malheur », dit-on], il restait des plumes dans le sable derrière la maison, et aussi près du puits qui l’an dernier s’est retrouvé à sec comme tous ceux du pays, avec dans la vase des insectes noirs qu’on n’avait jamais vus [autres signes d’apocalypse]. Des oiseaux s’étaient battus, à moins qu’un chien des plaines les ait départagés en jet de plumes et cartilages sous le croc. D’habitude le chien des plaines n’approchait pas du village : il avait dû flairer de loin la menace, sa cible et venir voir pour voir venir [5].

Nous sommes des chiens flaireurs, venus voir pour voir venir… Venus sentir, dans tous ces signes qui l’annoncent, l’appellent, la fin qui vient, et à grand pas, mais pour rester, s’attarder, s’étirer indéfiniment comme dans n’importe quel suspens, qui fait durer le plaisir et… l’effroi, puisqu’une bonne partie du roman est le grossissement des premières minutes, elles-mêmes interminables, du film de Leone, celles où la brute vient faire son sale boulot d’Ange exterminateur, avec une telle froideur, dans cette canicule du Nouveau-Mexique, qu’elle fait aussitôt penser au « monstre froid » dont parle Nietzsche pour désigner l’État ou bien l’Histoire. C’est la figure de l’inéluctable, du fatal, qui est en jeu dans ces pages, image d’Épinal de toute finalité culminant dans la finitude :

C’est ainsi que les hommes s’éveillent quand un destin leur en prépare [leur en prépare un, de sort ou de destin, tragicomique s’il le faut].
Puisqu’elle viendrait. Oui. Elle viendrait. Elle serait venue. Elle apparaîtrait pour prendre corps, face et muscles, œil, réseau de veines. C’était inscrit dans le matin, tambouriné sur les lignes de l’aube, dans l’agencement des couleurs, opacité laiteuse qui aurait alerté n’importe quel ancien, le temps changerait sans doute orage le soir, milieu de la nuit, tornade peut-être même si pas de saison, mais aujourd’hui on ne regarde plus le ciel et quand on le regarde on ne sait pas interpréter les signes qu’il donne, on a rompu avec lui, on se fie aux machines et on baisse les yeux, on racle la terre sèche de nos godasses, terre brûlée, la terre morte et on s’étonne ensuite que ça tombe [6].

C’était écrit dans le ciel, dit-on couramment, cette fin qui vient, survient, revient… Mais qui regarde le ciel, en effet ? Qui interprète les signes ? Le poète ? L’écrivain ? L’Ange de l’Histoire, dirait Benjamin ? L’Avertisseur d’incendie, ajouterait-il ? Le démon de la contre-histoire ?... qui laisse des traces partout où il passe, dans ces plumes d’oiseaux noirs éparpillées au sol, ces insectes noirs sortis de la vase, cet orage du soir pourtant hors saison, cette terre brûlée, morte, qui tombe… à l’image de l’« espace noir » chez Volodine, des chevaux noirs, de la cape noire, des corneilles noires chez Minard, annonciateurs des mêmes malheurs, pourtant arrivés depuis longtemps… Car la fin est déjà là, dans sa prémonition, dans cet avertissement que la parole relaie, transmet, prenant le témoin des mains du Temps, passé, présent, rêvé ou bien remémoré, pour le donner à ce qui vient… comme s’il nous revenait, en fait, ainsi qu’à chacun revient sa Destinée et au monde sa propre Histoire, à quoi l’on doit se donner tout entier, comme si l’on se sacrifiait à sa propre fin, qui frappe à la porte depuis les commencements :

[…] elle était là, déjà. Dans le ciel comme ailleurs, elle était aussi, dans l’haleine des animaux, dans le sursaut des gosses, derrière le mugissement du vent, toc toc contre la porte [7].

La fin est à la porte, oui, et elle cogne : « fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir… », mais peut-être pas, aussi, car cette fin-là semble sans fin… Elle dure, perdure : elle est un temps de résistance… à l’Histoire, entre autres… et d’acharnement… contre l’Homme, notamment.

La fin est à la porte, toujours : elle attend là depuis des siècles, dans la patience et dans l’urgence… Elle attend d’entrer, d’enter en nous… De faire son entrée dans l’Histoire comme on entre en religion, comme on entre en majesté, car elle veut être intronisée : qu’on la sacre et la consacre comme le dernier des temps, bien plus puissant que le premier, puisque son royaume est celui des derniers venus, bâtards, parias, sous-hommes ou hors-la-loi, qui ont pâti de l’Histoire et trouvent en elle leur dernier refuge, leur ultime abri, où ils deviennent des Rois. La brute, la pute et le hurlant, autrement dit le tueur à gages, la papesse Olimpia et le vociférateur post-exotique sont des « avertisseurs d’incendie » qui ont mis le feu à l’Histoire tout entière et ne nous laissent plus le choix : il faut retraiter, il faut se retirer, comme les cow-boys solitaires, les moines-soldats ou les papesses déchues, dans cet exil « chronique » qu’on appelle « la fin des choses », auprès de laquelle on ne trouve pas nécessairement le repos, car ce lieu et ce moment, cet happax et ce kairos sont de la vie encore… émancipée, toutefois, de ses conditions historiques de détention, de réclusion ou de concentration dans un monde tout entier gouverné par la dictature des Faits, le totalitarisme des Causes et des Effets, dont l’Ur-topie sans début ni terme peut seule nous libérer.



Prendre contre soi


Les utopies propres au temps historique voulaient sauver l’Homme… des mains de Dieu, entre autres, d’un Dieu malfaisant, d’un Dieu néfaste comme le destin. Les uchronies du temps messianique, elles, sauvent Dieu des mains de l’Homme et, ultimement, sauvent Dieu de Dieu, toujours trop humain, toujours trop mondain : il faut que l’homme sauvegarde sa Parole, qui est l’incarnation de Dieu sur terre mais en tant qu’âme, souffle, inspiration, non pas chose corruptible ou putrescible, et qu’il la sauve de ses propres mains, ses mains « porte-poisse [8] », dit Chatelier, étouffoirs à mots, étrangleuses de phrases, égorgeuses de dieux… Les utopies historiques sont les formes collectives du narcissisme : elles consistent à prendre pour l’homme, à prendre pour soi, contre tout ce qui le menace… Les utopies messianistes montrent au contraire que l’Homme est la pire et peut-être la seule menace, non seulement pour lui-même, mais pour les dieux également, qu’il ne cesse de mettre à mort, déicide à répétition, théocide en série… dans sa façon, entre autres, d’effacer le Passé, l’Héritage, l’Ancestral, l’Originaire, dont Dieu est l’autre nom, le verbe ou l’adjectif, l’interjection. Comme il oublie de regarder le ciel, dit Chatelier, préférant, comme le chien des plaines, flairer le sol, fixer ses pieds.

L’injonction majeure du messianisme post-humain dans lequel nous plongent la vindicte poétique et la rédemption romanesque des dernières années pourrait se résumer dans ces quelques mots – dans ce « mot d’ordre », devrais-je dire, créateur du plus grand désordre – où l’on entend l’écho d’une célèbre phrase de Franz Kafka : « dans le combat entre Dieu et toi, prends pour Dieu », comme dans celui entre Jacob et l’ange chacun prend pour ce dernier, en qui il met toutes ses chances, parce qu’il est le plus leste, le plus alerte : il ne s’encombre pas de l’existence, cette charge qu’on traîne, ce boulet de chair, ce poids sur la conscience… Il n’est rien, et contre ce Rien, que peut-on ? Ainsi dans la lutte entre l’Être et le Néant, prends pour celui-ci… et ton pari sera gagné. Dans le conflit entre l’Histoire et la Fiction, prends pour cette dernière, qui ne défend aucune cause, qui attaque d’emblée la fin des choses, dans laquelle elle mord à pleines dents…

On met toute sa foi dans ce qui n’existe pas, le fictif, le fictionnel, mais qui résiste infiniment, parce que là est la vertu, le virtuel, le potentiel, la puissance pure, sans pouvoir aucun sur les hommes en tant que tels – comme en a l’Histoire, totalitaire, dictatoriale –, mais qui agit à distance sur les âmes les plus évanescentes comme sur du vent, de l’air, de l’ombre, pour les transmuter en Contre-pouvoir, en un pouvoir de l’ombre, en une puissance de l’air, organes secrets de la Contre-histoire dans la peau de laquelle elles se glissent comme des fantômes pour accélérer le mouvement du Temps vers sa propre Chute… et nous précipiter avec lui dans la toute Fin. Ernst Block définissait l’utopie comme la science et la conscience du « non-encore être »… Non pas de l’Être-là, donc, mais de l’Être-pas-encore-là… du Peut-Être. De l’Être en puissance, de la puissance d’Être, plus forts que tout étant, tout état de chose, tout état de fait, toute Histoire proprement dite, qui est toujours strictement factuelle alors que l’Utopie, comme toute fiction, est proprement virtuelle : elle est la figure d’un « pré-apparaître », qui fait surgir les « latences », les « tensions vers… », les « dispositions pour… », porteuses de ce qu’on peut appeler le Temps épiphanique, non pas celui qui apparaît d’emblée dans les faits reconnaissables qui le constituent, mais cet autre, spectral, fantomatique, avons-nous dit, qui transparaît dans le surgissement ou le jaillissement de l’événement, dans la force originaire qui lui donne lieu et l’énergie finale en quoi il disparaît.

C’est là que s’expriment – comme dans le ciel où tout paraît écrit, pré-écrit, prescrit, l’orage du soir, le vol de la corneille noire, la toile de l’aragne, pourrions-nous dire après Chatelier, Minard et Volodine –, c’est là que transpirent, écrit Michael Löwy, « le Non-encore-conscient de l’être humain, le Non-encore-devenu de l’histoire, le Non-encore-manifesté dans le monde [9] » lorsque ceux-ci tendent vers la toute fin… vers les dernières extrémités. Le Non qui les qualifie, en tant que « négatifs » du monde actuel, de l’histoire présente, de l’homme en tant qu’homme, pré-figure en effet l’ultime incarnation d’une négativité désormais Reine, régnant sur tout étant, ramené à sa propre Fin… vers laquelle toute fiction semble irrémédiablement tournée, comme la tragédie vers son dénouement fatal, qu’on appelle sa « catastrophe » (du grec katastrophè : rupture du nœud gordien qui se forme dans toute histoire, qu’il faut un jour « trancher »). On pourrait dire de la littérature d’aujourd’hui, dans laquelle l’« éternité » advient à tout moment pour signifier la fin de sa propre histoire comme de toute historicité, qu’elle montre combien « le monde humain, dit encore Löwy, est plein de dispositions à quelque chose, de tendances vers quelque chose, de latences de quelque chose » qui seraient « l’aboutissement de l’intention utopique [10] » quand celle-ci est de nature messianique plutôt qu’historique, c’est-à-dire lorsqu’elle ne cherche plus à figurer quelque monde meilleur ou quelque temps idyllique, mais tente désespérément de nous libérer du temps lui-même, du monde en tant que tel, de l’homme réduit à l’homme. Tout livre qui compte, nous dit Löwy, « est un immense et fascinant voyage à travers le passé, à la recherche des images du désir et des paysages de l’espoir [11] », où quelque chose d’inconnu se dessine, qui n’est pas l’avenir, sur lequel un énorme soupçon ne cesse de peser de tout son poids, telle une faute sur la conscience, mais la Fin des Fins en tant qu’ultime royaume on l’on peut encore s’abriter, Saint des Saints ou extrême refuge dans lequel on peut mettre à l’abri l’âme encore sauve qu’on trouve parfois dans la Parole, la poésie, le narrat, le romance, l’entrevoûte, bref, la prière profanée, l’oraison sacrifiée, la voix rédimée, la vision révélée… comme lorsque Chatelier écrit :

Voilà ce qu’est un homme : celui qui a une vision. Un homme, c’est celui qui façonne sa vision, la précise peu à peu avec les ans, la renforce, l’approfondit, la décore, c’est celui qui protège coûte que coûte sa vision comme le trésor le plus précieux [sauve, sauvegarde, au sens messianique du terme]. Un homme, c’est celui qui porté par sa vision la transporte et la partage […]. Les hommes ne sont rien sans leur vision. Les hommes s’assèchent. Les hommes dépérissent. C’est l’œuvre de leur vie de la forger. Et l’homme doit être artisan de sa petite vision qui nourrira la grande, il doit la conforter s’il veut rester debout face à sa naissance, à sa destinée et à sa fin […].
Une vision, donnez-moi une vision, disent les mécréants et les sans-patrie avec leurs yeux crevés. Une vision, dessinez-m’en une, disent les damnés enchaînés dans les vallées de l’enfer. Une vision, rendez-la-moi […] [12].

Oui, rendez-nous notre « vision » de tous les jours, pour qu’on puisse venir voir et voir venir ce qui vient, ce qui arrive, en un seul et même coup d’œil qui embrasse le temps tout entier, de la naissance à la mort, comme s’il « surgissait » en une « transcendance » « au-dessus de l’histoire », telle « la projection d’un jet de lumière à partir d’une source extérieure à l’histoire », pourrions-nous dire encore en citant Rosenzweig… Donnez-nous notre « vision » quotidienne pour que l’éternité advienne maintenant, comme dit à son tour Scholem, serait-ce sous la forme de la Fin, de l’Extrême, de l’Ultime, c’est-à-dire du Jugement dernier où rien n’est jugé bon ou mauvais, beau ou laid, faux ou vrai, parce que le Tribunal du monde de la fin ou du Dernier royaume, celui « des mécréants et des sans-patrie avec leurs yeux crevés », celui « des damnés enchaînés dans les vallées de l’enfer », des grandes prostituées et de sous-hommes vociférateurs, a condamné le Jugement lui-même, réduit désormais à cet arrêt, à cet édit, à cet improbable décret prononcé par le grand proférateur post-exotique :

124. Cache-toi dans la terre avec ton visage et tes viandes ! […]
129. Si tu vas dans la terre, dis les mots étranges, emporte ton visage et tes viandes ! […]
133. Interprète les cris, imagine l’ennemi, entre dans l’image étrange !
134. Écoute les cris, observe en toi l’image des cris ! […]
136. Ruine en toi l’image des cris !

Car la vision n’est pas seulement vision de la fin mais fin même de la vision, où elle s’évanouit avec tout ce qui disparaît en elle, emportant au-delà, dans l’après, le post-, et le dehors, l’ex- – en une ana-chorèse radicale où la « vision » arrive à se priver d’elle-même –, la vie entière de chaque homme et l’histoire complète de notre humanité, soudain ramenées à ce « Peut-être » ou à ce « Non-encore-été » où tout semble à nouveau possible mais, comme dans toute fiction, irréel, inactuel, pure puissance, pure force, qui donne son branle au Temps de la fin mais se refuse, comme dans toute utopie au sens fort, à « avoir lieu » où que ce soit, sinon dans la parole, qui est partout, nulle part, ce souffle inaltérable qu’on sent passer au-dessus de l’histoire depuis une source extérieure à elle, et dont l’air, le rythme et le refrain nous disent perpétuellement : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. »

21 février 2011

[1Céline Minard, Olimpia, Paris, Denoël, 2010, p. 11-12.

[2Ibid., p. 12-13. (C’est moi qui souligne.)

[3Sur le concept de « contre-histoire », voir David Biale, Gershom Scholem, Cabale et contre-histoire, trad. par J.-M. Mandosio, Paris, Éditions de l’Éclat, 1999 [1976], p. 57-60.

[4Gershom Scholem, « Lyrik des Kabbala ? », op. cit., p. 118.

[5Patrick Chatelier, Pas le bon pas le truand, Paris, Verticales, 2010, p. 15. On doit deux autres livres à cet auteur, tous deux parus aussi chez Verticales : Infiniment petit, en 2002, et Maternelles, en 2004.

[6Ibid., p. 16-17.

[7Ibid., p. 17.

[8Ibid., p. 17.

[9Michael Löwy, op. cit., 141.

[10Ibid.

[11Ibid.

[12Patrick Chatelier, op. cit., p. 81-82.