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La peau des secrets


Les histoires ne sont pas intéressantes. Du moins, moi, quand je lis, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, ce qui nous intéresse tous, je crois, quand on lit, c’est ce qu’il y a sous les histoires. Sous les histoires, une trappe. Sous la trappe, le noir. Un noir profond, mais qui n’est pas celui de la tombe. Ce noir, cet endroit n’est pas le nôtre. Nous ne risquons rien. Nous pouvons nous y poser sans mourir. Nous avons besoin de ce noir de dessous des autres, de dessous les histoires des autres, pour résister à notre propre noir qui nous happe.
Ce qui nous intéresse ce ne sont pas les histoires. C’est le secret. Le secret n’est pas dans l’écriture. Le secret est dans la chair de celui qui écrit. Le travail de l’écriture, c’est d’expulser le secret en dehors de la chair qui l’a vécu. C’est ensuite de l’exposer, sans le flétrir. Le travail de l’écriture c’est d’être la peau des secrets.
Je ne conçois pas de proposer à quelqu’un d’écrire si ce n’est pas pour lui faire toucher cela, la peau des secrets. Si ce n’est pas pour lui faire tisser cela.
Alors, le faire.

On peut penser : c’est inconciliable, écrire, comme machinalement, des données à la place des appareils dont c’est la fonction, et écrire ce qui sort du plus profond et du plus noir de soi. Dans les deux cas, pourtant, ce qu’il faut : de l’exactitude dans la captation (de la sensibilité), de la transcription (du recouvrement), de la restitution sous une forme partageable (de l’exposition). C’est exactement la même exigence. Et pourquoi ça ne serait pas ainsi ? Il faudra quand même un jour poser cette question : qui cela arrange, à la fin, de nous faire croire que l’intime et le social sont discontinus ?

Dans cette fiction en train de se faire, nous avons des personnages. Pour l’instant, ils n’ont rien, qu’un peu d’histoires. Pas d’intime, pas de social. Nous allons leur donner les deux ensemble. Nous allons leur donner du social parce que nous allons leur donner de l’intime. Mais l’intime ce n’est pas quelque chose qui s’invente. Il faut donner de soi.
Donc, j’ai demandé cela en atelier d’écriture. Écrivez un secret.

Il faut faire attention quand on demande quelque chose à quelqu’un. Alors je n’ai rien demandé de direct, d’abrupt, de brutal. C’est comme pour ce travail dans le métro. Je m’intéressais aux visages, j’ai demandé aux gens leurs mains. Aux élèves, je n’ai pas demandé qu’ils me racontent un secret à eux, mais un secret dont ils ont eu connaissance, sur quelqu’un.

C’est malsain, de leur demander ça ? Mais qu’est-ce qui se joue, au juste, dans l’écriture de nos vies en données ? Ne se passe t-il rien de malsain, là aussi ? Il se passe, je l’ai dit, la recollection massive, le tranchant de plus en plus aigu des recoupements. Viendrait le temps où nous serions sus jusqu’au cœur, jusqu’au trognon. Par qui ? Par quelques grands détenteurs, étatiques ou non. Pourquoi ? Pour nous anticiper, pour nous prévenir, car seuls, nous ne saurions rien vouloir, rien éviter. Mais nous, pendant ce temps, que faisons-nous ? Nous laissons les rideaux ouverts. Car nous aussi, nous voulons jouir de la vue. Nous sommes regardés, nous sommes regardants. Nous l’avons toujours été. Nous nous sommes toujours entre-regardés. Et tant mieux. Quand nous ne nous entre-regardons pas, nous nous entretuons. Mais aujourd’hui, le regard change. Nous sommes pris dans l’idéologie du rien à cacher. Et dans le pendant de cette déclaration fausse : tout à contrôler. Nous sommes entrés dans l’ère de la suspicion. Epier devient le mode dominant de gouvernement. Cela existait avant, bien sûr. Mais aujourd’hui les outils sont en place pour aller beaucoup plus loin. Et puisqu’il n’y a pas de frontière entre le social et l’intime, nous nous prenons à faire comme nos gouvernements. Nous nous entre-épions. Donc, qu’est-ce qui est malsain ? De rejouer une comédie déjà écrite ? Rejouer, pour déjouer, est-ce cela qui est malsain ?

J’ai demandé un secret, quelque chose, comme surpris, sur la vérité d’un autre. Quelque chose, comme volé. Et comme figure pour aider à l’écriture, justement, La lettre volée, d’Edgar Allan Poe. Lire ce texte, en faire presque une devise : le plus arboré, le mieux dissimulé. Leur dire cela. Ne cherchez pas à mettre votre secret sous des lattes, ou au cœur d’un matelas. Votre secret, portez-le comme un diadème. Mais : retournez-le. Comme la lettre volée. Prenez l’enveloppe de votre secret et mettez l’envers dehors. Ce n’est pas un travestissement. C’est une révélation. Et toute révélation est aveuglante. C’est cela qui protègera votre secret, d’être révélé. Dites-tout, n’avouez rien.

J’ai dit cela. Pas comme ça, mais je l’ai dit. Je pense avoir été comprise. J’ai vu leurs efforts, pour retourner leur secret. Je sais comme ces efforts sont difficiles, et qu’il ne suffit pas de changer de contexte, de date ou de prénom, pour rendre un secret en même temps lisible et inatteignable. J’ai vu arriver des secrets brûlants encore de ceux qui les avaient porté, et beaucoup trop reconnaissables. J’ai vu aussi, arriver un secret encore nocif, et derrière la feuille qui portait le secret, un visage désemparé, d’avoir cela à porter, et de l’avoir dit. À celle-là qui portait ça, j’ai tenté de dire : ce qui existe existe, et si on laisse comme ça ce qui fait mal, ça pourrit quelque part à l’intérieur de soi. Il faut, on peut l’envoyer plus loin (Un secret doit secréter, c’est pour cela qu’il lui faut une peau). On l’a fait ensemble, on a réécrit le secret pour l’envoyer plus loin. Elle m’a dit merci, et ce merci-là me paye de toute une année.

J’ai vu arriver aussi de bien pauvres secrets, pas forcément intéressants. Et alors ? Moi aussi j’en ai, de ces secrets faibles, chétifs. Il n’y a que pour moi qu’ils sont atroces, qu’ils sont merveilleux. Est-ce une raison pour les laisser pourrir ? J’ai pris tous les secrets donnés.

Et j’avais prévenu, avant, de ce que je voulais en faire. Les exposer, bien sûr. Mais pas n’importe où. Les exposer là où ils manquent, là où nous manque encore de l’intime, donc du social. Dans nos personnages de fiction. J’ai demandé ces secrets en leur disant : ils vont devenir ceux des personnages que nous avons créé. Nous allons inoculer ces secrets surpris, ces secrets volés, à nos poupées numériques, pour leur donner la chair qu’elles n’ont pas.

Tout a été redistribué. Comme une petite fiscalité. Ponction d’un secret à un élève, redistribution selon besoin, à tel ou tel personnage, à l’aveugle, sans tenir compte des appartenances de tel personnage à tel élève. Tout a circulé.

Et désormais chaque personnage détient au moins un secret sur un autre. Chaque personnage en trace un autre. Cette trace, cette traque, aussi malsaines soient-elles, créent un premier lien entre chacun. Une tout première et mesquine petite société. Et, comme nos gouvernements, publics ou privés, je nous ai dotés nous aussi d’outils, pour analyser, synthétiser les premiers frémissements de ce collectif, aussi minime soit-il. Attendez que je les affûte, les résultats arrivent dans pas longtemps.

Cécile Portier - 16 février 2011
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