10/12. Mon premier fou rire depuis une centaine d’années


Dans la nuit de samedi à dimanche, de Nicole Caligaris

Dans la nuit de samedi à dimanche, sept histoires se déroulent, mais comme certaines histoires contiennent d’autres histoires, le compte se perd. Que l’on soit parmi les plus démunis ou confortablement installé dans un pub luxueux, cette nuit de samedi à dimanche agit comme une piqûre de thiopental sodique, le fameux barbiturique que la CIA employait – disait-on – pour forcer les suspects à avouer la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Sept histoires, donc, où des hommes se mettent à nu (je reviendrai là-dessus), se racontent. Et que voit-on une fois les masques tombés ? La trahison.
Que l’on sue dans son short, « les mollets piqués de sang  » dans une décharge à ciel ouvert (La Bérézina) ou que l’on soit devenu l’homme à tout faire de Monsieur, dans un costume de ville, « les pieds complètement dégonflés dans le confort total des pompes à cinq cent balles » (La nuit number one) on est humain parce que l’on a trahi, ou que l’on trahira. On jouera, on mimera l’amitié, on fera mieux que mimer puisque l’on vivra des amitiés sincères, mais on trahira. On fera des promesses bien que l’on sache parfaitement que l’on ne les tiendra pas.

L’un des textes les plus exemplaires me semble Le Point, ou quatre cadres d’une entreprise racontent comment une fois au moins dans leur vie ils ont trahi. Ce qui libère les langues en cette nuit spéciale, c’est la certitude que la tête de l’un d’eux roulera bientôt. Licenciement. L’un des quatre, d’ailleurs, a sans doute déjà trahi les trois autres. Les quatre ont déjà sans doute trahi les trois autres.

« Il va y avoir des départs. Les choses sont jouées, ce soir, l’annonce tombera lundi, les choses sont décidées. Nous savons tous ce que signifie faire un choix, dans ce genre de circonstances : chacun essaie de jouer de son influence pour tirer son épingle du jeu, il n’y a rien à redire à ça. Il y a celui qui va y gagner par surprise, par le concours de la situation, il y a celui qui va souffler le sens du vent pour que ça tombe en sa faveur, et le dernier qui va devoir rendre sa décision, que ça lui plaise ou pas. Et puis celui qui va perdre, sans raison particulière, parce qu’il faut que le sort envoyé en haut lieu puisse tomber sur le casier de quelqu’un, lundi matin, au courrier interne, c’est comme ça.  »

C’est comme ça, écrit Nicole Caligaris, et cette minuscule phrase me glace, c’est comme ça, et c’est l’arrière goût dominant : on ne trahit pas par haine, par vengeance. Il ne s’agit pas ici de trahison passionnée, pas de trahison par amour ou pour des idéaux enflammés, non, on trahit parce qu’on laisse les événements décider pour nous, on trahit parce ça peut nous donner un petit bénéfice immédiat, on trahit sans trop de scrupules, on trahit par que l’on remet sa conscience entre les mains d’un autre, ou du destin, ou de je-ne-sais quelle excuse. On n’est pas des bêtes tout de même, alors – si on pouvait – on trahirait même en douceur, comme l’écrit Hugo dans le travailleur de la mer : Une caresse préalable assaisonne les trahisons.

Tout au long des sept histoires racontées par Nicole Caligaris, on trahit comme il pleut, comme il neige, sans que l’on paraisse avoir prise sur nos décisions. Le narrateur de La nuit Number one trahit parce que son patron le lui a demandé, et il remet sa conscience entre les mains de Monsieur aussi facilement qu’il lui a déjà remis son nom, acceptant de se faire appeler Rex.

Peut-être subsiste-t-il une légère pointe d’amertume, alors on boit : de la bière, de l’ouzo directement à la bouteille, du whisky, de la gnole maison, on boit beaucoup dans la nuit de samedi à dimanche, c’est une nuit qui tombe sur les tempes, qui enserre le crâne, qui permet certainement d’alléger un peu la mémoire. J’en reviens à la mise à nue : les hommes qui parlent ici sont parfois trop soûls ou trop maîtres d’eux-mêmes pour que l’effeuillage soit sincère. C’est la leçon de la trahison : elle enseigne la méfiance.

Sept histoires, ou plus, j’écrivais plus haut, mais bel et bien un seul texte, un roman polyphonique, rude, qui bouscule les registres. A la lecture de ce livre, on repense au Barnum des Ombres et son architecture d’histoires enchâssées. La langue de Nicole Caligaris est parfois âpre, très orale, parfois lente et presque lyrique.
S’il s’agissait d’un disque et non d’un livre, on parlerait de variations, de breaks, de thèmes développés puis rejoués saccadés. On trouverait des refrains, des accélérations, des déliés. Il ne ferait aucun doute : on dirait de Nicole Caligaris qu’elle maîtrise le chant aussi bien que le scat ou le spoken word.

A l’image du narrateur de Canto qui multi- assassine son ami Ludo, Dans la nuit de samedi à dimanche est un livre où le rire se crispe. Une fois le rire bien mort au fond de la gorge, la bouche est sèche, il ne reste plus qu’à boire.

Point N, le site de Nicole Caligaris, par ici.

Eric Pessan - 18 février 2011