Pierre Ouellet | Un homme parle – Autopsie de l’esprit

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Un homme prend la parole. Il ne la prend pas pour meubler le silence, peupler le vide… et faire du bruit. La parole, pour lui, ne remplit rien : ni rôle ni fonction, ni la tête ni les oreilles… déjà pleines de mots, de sens, d’idées. Elle creuse, bien plus qu’elle ne comble. Évide, davantage qu’elle ne bouche, bloque, bourre… Elle cave, fouit, fore, jamais ne mure ni n’obture. Une parole qui épouse l’air, pour le meilleur et pour le pire : elle a la force du vent… et sa légèreté, la puissance du souffle… et sa fragilité.

Une parole parle comme le vent souffle et le souffle plane : elle ne court pas les rues, elle sinue dans les passages les plus étroits et les plus sombres, s’y insinue. Se glisse avec les vents coulis dans les creux les plus secrets, les enfoncements, les échancrures. Là où rien d’autre ne peut aller… qu’un peu d’air libre, porté par quelques mots d’une espèce rare, qui sont images, affects, pensées, respiration de l’être entier, non pas seulement du sens et du son entremêlés… Des résonances dont on entend de loin et pour longtemps les mille réverbérations dans les failles du monde, désormais brisé, sans autre continuité que ce beau flux d’air qui en traverse les entrailles à chaque instant remuées.

Un homme pense avec ses poumons… branchés aux choses inanimées, où il y a tant d’hommes et tant de dieux à ressusciter, qu’il ranime à grands coups d’âme et d’exclamations, d’interjections, d’onomatopées : la pensée souffle… le monde entier en est soufflé.

Un homme prend la parole, non pour la prendre, mais pour la donner : l’offrir au monde qui se creuse sous sa voix… pour mieux l’accueillir dans ses gouffres, qui lui servent d’abri, et que chaque mot se sente chez soi. Cet homme n’aime pas la parole qui se gonfle d’elle-même, s’enfle de sens, de vérité, se prend pour… la vie, la voie, ou quoi que ce soit du genre, mais la parole qui crève… toutes les baudruches, y compris celles dans lesquelles elle souffle, parfois, qu’elle aime voir se dégonfler, perdre leur air – leur air de quoi ? de vérité ? – au profit de ce qui étouffe, suffoque, souffre d’asphyxie dans notre monde fermé, sans autre aération qu’artificielle. Sans vantail. Ni soupirail.

Voilà : un homme qui se sert de la parole comme d’une bouche d’air. Elle nous souffle à l’oreille comme aux poumons, à la conscience et juste sous le nez, non pas le sens seulement des mots qui en sortent mais l’essence du chant qu’elle ne cesse d’émettre, comme on parle des essences d’une plante, extraits ou concentrés d’air, subtils, volatiles, distillés par une mémoire et une imagination que n’encombre aucun souvenir ou rêve pétrifié, mais que ventile en permanence une intarissable inspiration.

Cet homme sait que la tente d’oxygène que la parole étend au-dessus de nos têtes pour mieux nous protéger de la suffocation est l’ultime viatique qu’il reste à notre humanité pour s’assurer non seulement que le souffle se transmet d’homme à homme ou de génération en génération mais qu’elle ne manque pas d’air dans l’irrigation continue de cette matière grise qu’on appelle la Langue ou la Pensée… sans laquelle elle ne peut vivre sinon handicapée.

Cet homme sait depuis longtemps qu’il faut brancher la vie sur les voies naturelles du souffle et de l’esprit, qui sont une seule « longue haleine », pour que l’être se perpétue, non pas l’existence seule, qui est bien peu de chose, mais l’essence de tout ce qui est, de ce que nous sommes, cette odeur d’humanité, ce parfum d’être, cette grande exhalaison qui se nomme tantôt verbe tantôt pensée, chair de l’âme ou dieu sait quoi : vent du large, air intime, tout ce « vide » qui nous habite et que nous habitons comme si nous vivions en permanence dans les vibrations, les pulsations, le pouls du temps et de l’espace, qui sont d’emblée paroles et pensées… d’où naissent poésie et philosophie à jamais entrelacées, dont les œuvres poussent, vivaces, sauvages, dans ce battement de mots et de silences qu’on appelle respiration.

Cet homme parle comme si les jours de la parole étaient comptés : tout va bientôt se taire, non pas parce que le silence aura gagné les consciences, mais parce que les bruits, le grand bruit blanc du monde et le vacarme de l’histoire auront enterré le dernière souffle qu’il nous reste pour en ventiler les sons et les sens à jamais brouillés, que rien désormais ne peut aérer… Il parle, mais il se tait déjà, jusque dans ses mots les plus forts, pour que son silence criant absorbe les bruits de fond, les parasites, les distorsions, et fasse entendre, au-delà des mots et des blancs enfin réconciliés, le double dépassement du langage par la pensée et de la pensée par le langage grâce auquel l’humanité tout entière peut espérer un jour se transcender, échapper à sa double propriété : être humain, trop humain, rien qu’humain…

Cet homme ne parle pas, ne pense pas : il respire… et la pensée comme la parole s’envolent de ses narines tel le souffle vital dont chaque chose ici-bas a un urgent besoin pour être… et pour durer. Cet homme pense et parle, inspire, expire, pour que ça dure et ça résiste, le monde, l’humanité, non pas seulement comme Monde, comme Homme, qui ne sont jamais assez, mais en tant que Souffle indestructible, Âme commune, infiniment partagée, dont les courants les plus secrets, violents autant que le désir ou la colère mais doux comme la volupté et la mélancolie, soufflent en tout sens, traversant d’un même élan les choses et les personnes… qu’ils hantent à vie, comme chaque être est habité par la parole, toute chair par le verbe.

Cet homme parle la pensée et pense la parole comme on vit sa vie… Comme on respire. Comme on soupire : de bonheur, de désespoir, de douleur, de soulagement. Il prend les mots et les idées non pas pour des monnaies d’échange entre les hommes, qui leur permettent de discuter, de marchander… ce qui est juste ou inique, ce qui est vrai ou faux, ce qui est bien ou mal, beau ou laid, rejetable ou désirable, mais pour des dons, des grâces ou des présents, qu’on sacrifie au monde et même au-delà, aux dieux et aux démons, ceux du Désir et de l’Angoisse, de la Peur ou de la Joie, de l’Extase ou de l’Effroi, pour qu’ils nous accueillent dans leur abîme, leur creux, leur faille, par-delà le bien et le mal, le vrai et le faux, dans la fiction du souffle nu.

Cet homme ne dit pas la vérité : il la souffle à nos oreilles… dans une voix qui sonne juste même quand elle fausse, exprès, pour qu’on entende dedans tous les mensonges du Monde, dont la révélation jusque dans le bruit et la fureur comme dans le silence et le dépit marque aujourd’hui ce qu’on appelle la vérité.

Un homme parle et c’est comme si tous les hommes parlaient. Il met ses mots dans notre bouche comme il a mis dans la sienne ceux de ses semblables : il y a du Nietzsche en lui, du Vishnu, du Jésus-Christ, du Quetzalcoatl ou dieu sait qui, du Stagyrite, de l’Iscariote, du premier venu, du tout venant, du revenu de tout, mais il y a surtout de l’Homme qui parle, tout simplement, l’humanité parlante au grand complet, l’humanité pensante, l’humanité vivante. La parole qu’on entend de sa bouche résonne de toutes les paroles qu’il entend de la bouche des autres, dont il fait une botte d’échos, un bouquet de souffles, le chatoiement en gerbes de toutes les voix qui vibrent de leurs couleurs et de leurs parfums sans nombre d’où naît ce qu’on appelle pensée, tremblement d’air dans la conscience, petit séisme de l’âme qui sent soudain un courant d’air la traverser de part en part, un courant de vie la renverser de fond en comble.

Un homme est sur le pas du monde et frappe à la porte contre laquelle il bute depuis les origines : il ne cogne pas avec le poing, le pied, la tête, mais avec sa voix… lourde de sens mais leste autant que l’air, le son, la musique la plus légère. Il frappe… non pas avec le sens des mots, mais par la qualité de leur chant, leur façon de brasser l’air, de secouer le vent. Ce chant n’est pas celui des Sirènes ni les râles de la Pythie, les hurlements de Cassandre, des Ménades, des Érinyes : c’est le bruit sourd des pas de la pensée sur les sables mouvants de l’Histoire, où l’on n’est jamais sûr de ne pas glisser petit à petit dans les abîmes qui s’ouvrent sous nos pieds comme autant de bouches d’ombre d’où sourdent les vérités…

Cet homme parle comme s’il marchait sur les mots qui lui tracent la voie, planches de salut ou ponts de fortune sur les gouffres qui balisent sa route, les failles où son passage se fraye dans le trop-plein de l’Être, que son sillage élague, derrière, en un silence reconstitué où tout respire enfin… non pas le bonheur et encore moins la joie mais la concorde retrouvée des opposés les plus flagrants, l’accord secret des contraires les plus apparents, qui sont une tension de l’âme et du corps plus vive que l’extase ou l’emportement…

Cet homme parle comme si parler le menait en chaque mot au bout de lui-même et de sa parole… là où le silence tombe et rebondit, sautant par-dessus les apories, les interdits, et nous élevant avec lui, grâce à son ressort le plus puissant, celui de la vie, au-dessus de nous-même et de notre Histoire. Cet homme ne parle pas : il laisse la parole parler pour lui… Elle le traduit, elle l’interprète : elle le connaît tellement mieux que lui…

Cet homme pense, non par lui-même seulement, mais par les milliers de voix qu’il entend en chaque mot qu’il prononce pour que la pensée se déclare ou se révèle sans reste, jusque dans sa diversité la plus grande, plus changeante et plus variée que l’univers peut l’être. Il veut une pensée à la hauteur du réel qu’elle tente d’approcher : il la projette loin devant, au-dessus de sa tête, de la nôtre et de celle des dieux, pour qu’elle éclate en plein ciel tel Icare ou Prométhée et retombe sur ce monde en une pluie de cendres qui en recouvrent toute la réalité… et davantage, les fictions mêmes où le réel se plaît à nous tromper.

Cet homme me parle, me pense. Il me dit, me sous-entend : il me suppose dans tout ce qu’il pose comme question, il me supporte dans tout ce qu’il porte comme jugement… Il écrit avec l’humanité à côté de lui, non pas en face, et encore moins derrière, mais à son flanc : une marche commune qu’il nous fait faire dans l’inconnu, qu’on affronte côte à côte, je ne veux pas dire bras dessus bras dessous – pas de fausse camaraderie chez lui, comme à l’armée ou dans les phratries –, mais flanc à flanc, à l’image des hordes de wapitis à la recherche de pâturages dans l’interminable hiver qui frappe notre planète. On piétine en désordre un maigre sol mais on sent que la pluralité qu’on forme, dans laquelle résonne la singularité d’un homme qui a choisi de l’incarner, nous promet un partage sans fin… même des manques les plus criants, des besoins les plus grands, des désirs les plus effrénés…

Un homme parle comme si sa parole n’avait pas de fin parce que d’autres la relaient de jour en jour, de lieu en lieu, gardant entre leurs mains, non pas le témoin comme tel de cette parole qui passe de personne à personne, mais la mémoire, la sensation et le fantasme de mots et de pensées qui leur appartiennent en propre parce qu’il les leur a donnés, pas seulement prêtés, les leur a offerts et sacrifiés, sachant qu’ils les offriraient à leur tour, sans jamais les dilapider, connaissant leur valeur et leur rareté.

Un homme parle à d’autres, un homme pense à d’autres : il ne destine pas ce qu’il dit à une oreille particulière, un proche ou un ami, mais au lointain où toutes les oreilles se confondent en une immense chambre d’écoute, qu’on appelle le monde ou l’univers, dans lequel la pluralité elle-même sonne comme le plus singulier, l’écho que fait entendre sa voix dans l’éloigné n’étant rien d’autre que la réverbération de chacun dans la conscience de tous, le rebondissement de voix uniques dans la boîte de résonance de l’esprit humain.

Un homme parle et pense. Sa parole et sa pensée composent un homme hors du commun… vivant au cœur de la communauté… impossible mais réelle, inavouable mais tout entière à révéler, à venir mais à présent… Cet homme s’appelle le Général Instin, le Président Quidam, l’Individu Lambda, alias Toiseul Voutous, et on lui doit le grand Traité de l’âme que personne n’a osé écrire parce que chacun en est l’unique personnage, inventé de toute pièce, auquel on a échoué à donner un peu de vie ou un semblant de réalité, la peau et les os qu’il lui fallait pour qu’il se prenne un jour pour un auteur…

7 mars 2011