Lecture de Inter de Pascal Quignard, par Patricia Cottron-Daubigné

Inter de Pascal Quignard vient de paraître aux éditions Argol.





Inter aerias fagos

             Voici un livre bien intense pour le plaisir qu’il donne, dans ses trois temps, comme des reprises musicales autour de son centre, la voix de Pascal Quignard : une lettre, un poème latin de Pascal Quignard, et les traductions de ce texte réalisées par six poètes contemporains et une universitaire [1]. Le livre comprend aussi une postface appelée bien logiquement didascalies qu’on lira avec grand intérêt, de Bénédicte Gorillot, à l’origine de cette entreprise. Elle y explique le dispositif scénique en quelque sorte de cet ouvrage, sa conception et les étapes de sa réalisation. Des articles saluent la grande originalité bien réelle de ce travail [2].

             Je voudrais insister, ici, sur ce qui se montre de la voix de Pascal Quignard d’abord dans la lettre qui précède le poème, lettre adressée à Benédicte Gorillot dans laquelle, à la place d’une impossible interview, il raconte, dévoile, un peu de la genèse de ce poème « Inter aerias fagos ». Sa voix y est d’une douceur presque déployée, qu’on ne lui connaît pas vraiment dans ses autres livres, davantage dans la retenue ; elle s’approche de celle que l’on entend de lui dans ses interventions publiques, une douceur, une attention à l’autre à qui la parole est destinée, comme on imagine un philosophe de ces temps qu’il affectionne, guidant ses disciples dans les méandres de son écriture et de sa pensée ; une langue murmurée, comme une effraction dans l’intime :

« car on ne peut faire autrement dans la détresse que de revenir sur ses pas et de recourir à l’instant d’avant qui a été le meilleur. On ne peut pas faire autrement, dans la terreur que de tenir le plus fort possible, des deux mains, la corde qui précède, tenir la corde de l’origine, suivre la rive anxieusement, sans tomber vers l’amont » [3]

             Dans cette lettre on entend et comprend aussi comment les mots se sont associés et ont fait sens dans l’écriture du poème, par leur chaîne sonore : terror latin qui lance le texte, qui vient de la terre et l’y mène, qui ouvre la bouche et son ombre, le taire aussi qui le taraude.

« TERROR. Dico lacrimans et irascens : « saltus ! » » [4]

             Du moment où Pascal Quignard nomme ce terror, toute la lettre, comme le poème qui suivra, bascule dans un rythme suffoqué, une sorte de violence intérieure, liée à l’exigence du carpe, arrache. Et alors la prose se fait poème :

« On parle, on écrit, on crie. / on n’étreint que l’air impalpable /l’adieu se dissout dans le souffle qu’on découvre dans l’air » [5], « Là sous le chant de la mer, sous le chant terrissonnant de la mère, sous le chant terrifiant de l’orage où la voix de l’Éternel, où l’absence de voix de l’Imprononçable, parle, rugit le lion de l’apôtre. » [6]

.

             Cette lettre nous enfonce dans le rugissant d’une langue qui s’extirpe : le poème écrit en 1970. Oui, quelque chose de ce qu’est la poésie, dans son essence, rythme, arrachement et territoire des entrailles comme du plus haut ciel lève dans « Inter aerias fagos ».

             Tout lecteur familier de son œuvre sait à quel point Pascal Quignard est nourri de la langue latine, de cette culture, à quel point il l’habite : cette culture est son lieu et son temps, mais pas un temps passé, révolu ; la nostalgie n’est pas de cette langue en lui ; c’est ici et maintenant que le latin bouge dans l’écrivain, dans l’homme aussi. Le poème « Inter aerias fagos » en est comme la manifestation évidente.

             Pour qui, modeste ou médiocre latiniste, garde des souvenirs de Gaffiot grisâtre, jauni des heures de version avec parfois le plaisir un peu trop lent à venir des textes anciens, la lecture de ce poème est un bonheur : poème flux, poème flot, sonore, dans le mouvement de la langue latine, nouvelle d’être de Quignard, langue devenue audible de sa seule sonorité. Et audible même, me semble-t-il, pour qui ne connaît pas le latin. Il suffira d’aller dans le troisième temps du livre, si l’on veut se rassurer, de prendre des traductions, plusieurs, de les lire successivement à voix haute et de revenir au texte de Pascal Quignard, à voix haute aussi : le latin devient cette sonorité vivante violente et le corps s’y jette dans les larmes et le tumulte en quête de son lieu.

             « moi, pressé de trouver le lieu et la formule » [7], c’est cette urgence–là et cette nécessité que livre Pascal Quignard, dans cette poésie montée du corps : « Inter aerias fagos », « hêtres parmi les fugues du ciel », texte originaire où se noue l’être de Pascal Quignard à la sonorité bouleversée de la langue qui s’invente, belle langue, heurtée brutale et sonnante d’un poète : « la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène » [8]. Les différentes traductions, il y a là un beau sujet de réflexion sur cet art, ont épousé sa voix et d’autant mieux lorsqu’elles ont pris des libertés avec le vocabulaire, privilégiant plutôt son et rythme. D’ailleurs c’est bien ainsi que peut-être quelque chose du sens sera saisi, non pas dans le sens inenvisageable des mots mais dans leur éclatement, leur enchaînement, leur résonance de lui à nous ; si « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » [9], si cet inconnu à trouver est la langue perdue, de l’abandon, alors cet usage déliré et délivré de la langue latine est le territoire dans lequel existe Pascal Quignard, dans lequel s’invente une nouvelle poésie [10].

« Et/quand les dents serrées
nous imposons silence
Souffle Tendu nous forçons
      Le son
      « st »
soit « sag »- le « rugi »


silence de la nuit
      elle bascule


(soit : « sag »- le
      « rugi »
Bien nommé quand de la mer
Les flots sonnent et - pour ainsi dire

— qu’il vient de l’océan le frémissement) » [11]

« (et :quando volumus imperare :strictis dentibus spiritum coartamus et cogimus in sonandum :
      « st »)
    « sag »autem-id est : « Rugitus »
    Silentia noctis : ILLA RELAPSA EST
(« sag » autem-id est : »Rugitus ». Proprie nuncupatur cum maris fluctus resonant et-ut ita dicam-de pelago veniens auditur.) » [12]

Patricia Cottron–Daubigné, février 2011.

22 février 2011

[1Pierre Alféri, Éric Clémens, Michel Deguy, Bénédicte Gorillot, Emmanuel Hocquard, Christian Prigent, Jude Stéfan.

[2On lira l’article de Florence Trocmé dans Poezibao.

[3Lettre de Pascal Quignard, p.18.

[4« Inter aerias fagos » non paginé.

[5Lettre de Pascal Quignard, p. 30.

[6Ibid., p. 32.

[7Rimbaud, « Vagabonds », in Illuminations.

[8Rimbaud, Lettre à Paul Demeny.

[9Ibid.

[10La réflexion qui me conduit à l’écriture de ce paragraphe trouve sa source dans celle de Philippe Lacadée dans son ouvrage L’Éveil et l’Exil : on y lira une belle étude de Rimbaud, de l’adolescence et de la puissance de la poésie comme lieu d’existence.

[11Traduction de Christian Prigent.

[12« Inter aerias fagos », non paginé.