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Pâ, blop, ouiz !

Mardi 15 février,

Je propose un extrait de Basketville de Félix Jousserand :

j’ai rencontré l’amour
en me baissant par terre
pour racler le morceau
de chewing gum fondu

collé sous une
de mes baskets –
c’est sûrement ça
qui lui a plu

Perplexité et questions : Pourquoi l’amour sous une basket ? C’est quoi l’amour ? C’est sale, fondu, rose, ça fait des bulles ? Elle est où la fille ? C’est quoi le parfum du chewing-gum ? C’est pas possible, quand on tombe amoureux on a les yeux tout droit levés ou on est mieux habillés.

Nos mardis soir maintenant se passent dans le bureau de Valérie à côté du foyer. Ça nous isole des balles de ping-pong, du nouveau billard et du volume de la télé. Anne-Sophie, Sofiane, Rachid, Junior viennent régulièrement. D’autres pointent le nez et repartent, comme Estelle qui vient de Côte d’Ivoire et qui ne parle pas français ou comme Calvin qui nous invite à venir partager son poulet dans sa chambre.

Anne-Sophie, preste, attentive, a l’habitude de lire et d’écrire. Elle vient de Loire-Atlantique et m’envoie souvent par mail entre nos rendez-vous des textes qui évoquent la solitude, la campagne et ses mauvaises humeurs.

Si j’étais un mot, je serais plein de sens.
Si j’étais un objet, je serais un trombone parce que tu t’attaches à ce que tu veux.
Si j’étais un son, je serais, blop, une bulle sortant de l’eau.


Il y a 15 jours Rachid m’a apporté des beignets au chocolat pour s’excuser de ne plus pouvoir venir. Il a été « repéré » par une experte chinoise en ping-pong qui lui impose un entraînement intensif et quotidien. Malgré tout il passe toujours une tête avant que débute l’atelier, accompagné de sa housse rouge hyper pro qui cache ses raquettes et il finit par rester de plus en plus. Écrire l’effraie un peu, il préfère parler, raconter ses histoires de tables, de techniques, de matchs contre Mamie Terminator (une terrible joueuse de 50 ans) ou de la protection d’une petite de 13 ans à qui il donne instructions et astuces.

Moi (qui aime bien le ping pong surtout quand il est verbal !) – Mais pourquoi le ping-pong ?
Rachid – Je te parle du ping-pong parce que ça prend sur ton heure (l’heure d’atelier du mardi), mais sinon il y a le badminton, le tennis, le foot…

Junior aime autant la musique (il écrit des chansons, admire Corneille, le chanteur) que le foot. À la question « où se trouve la passion dans le corps ? » il répond : « dans les jambes, dans mes muscles ». La dernière fois, il est venu me saluer pour prévenir qu’il serait en retard. Il devait rejoindre son groupe de prière, pour prier donc. Junior cherche à être chrétien, « Dieu enlève la peur », même si dit-il, il ne devrait pas exister de religions, mais des palabres.

Sofiane lui rêve d’être chauffeur de taxi. Au petit exercice de « si j’étais… » voilà ce qu’il écrit :

Si j’étais un objet, je serais un fauteuil de coiffure pour dames.
Si j’étais une couleur, je serais transparent.
Si j’étais un mot, je serais tendre.
Si j’étais un son, je serais la vague.

Chacun dans ce foyer a des histoires plus ou moins compliquées faites de ruptures, d’errances ou d’attentes. Les mots sur le papier viennent parfois difficilement, certains ne savent pas écrire. La parole est nécessaire, joviale, simple. On sent beaucoup de curiosité de part et d’autre, eux comme moi. On est bien ensemble ces mardis soirs, mélangés. Et pendant ce temps les livres, mis à dispo pour les résidents, disparaissent du portique tournant. Ça circule...

Carine Lacroix - 24 février 2011
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