Un béquet en attente

Lucas Cranach l’Ancien
Judith tenant la tête d’Holopherne, vers 1530

Avec l’aimable autorisation du Kunsthistorisches Museum de Vienne.

« Qu’as-tu fait de mon livre ? » demande PIERRE BEQUET qui commence toute recherche par un accord non tempéré. Regardant plus au fond de la bibliothèque, il penche la tête que l’ivresse a déjà penchée et dépourvu de legato lit le livre.

Le cou dégagé et tendu à l’extrême, il gagne en rapidité les strophes à enchaîner. Trop tard. Avec ses yeux à tout estoquer, la femme du livre répond à la question en lui tranchant le cou.
PIERRE BEQUET
perd la tête.

Le cou tranché bien en évidence, la tête posée sur la table de travail laisse voir l’intérieur du corps avec la chair et les vaisseaux sanguins.

VRAIMENT, L ÂME C’EST LE CORPS

L’essentiel n’est pas le spectacle de la tête, mais la besogne de la femme. La décollation est un moment inaugural qui décline la vocation d’un béquet devant être coupé/collé.

Mémoire d’un métier : The Blurring of PIERRE BEQUET and Holofernes.
Même dans les positions les plus hétéroclites, le petit morceau de papier ajouté aux feuilles avant tirage se trouve identique au général assyrien.
Il y a quelque chose qui se répète dans la vie des pièces rapportées et tout événement y ramène.

Quoique leur fasse éprouver la lecture, une figure singulière et androgyne − la figure androgyne est la source de tout commencement − empêche les hommes, sous leurs formes diverses, de relever la tête.
Une femme douce et cruelle réactive un geste tranchant.

LES HOMMES QUI PARLENT ICI SONT PARFOIS TROP SOÛLS OU TROP MAÎTRES D’EUX-MÊMES POUR QUE L’EFFEUILLAGE SOIT SINCÈRE

Dans l’espace tridimensionnel de la bibliothèque, les feuilles d’un livre tombent une à une. Faire un livre c’est facile. PIERRE BEQUET ne sait faire qu’en faisant.
La tête sur la table, il attend qu’une femme le colle à son corps défendant.

JE CROIS QU’ON DÉSIRE LA BEAUTE PARCE QU’ON LA CONFOND À CAUSE DE L’HARMONIE DES PARTIES AVEC LE BONHEUR

La femme parce qu’elle a beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire a une GENERAL IDEA du bonheur. Ce n’est pas une évasion mais une constante expérience de la vie.

Parfois la vie est meurtrière.

Comme PIERRE BEQUET est meurtri et penché de tête par le nombre illimité d’attractions dont il est fier mais auxquelles il ne peut se fier, la femme dit :

« Je suis une catastrophe. »

Le béquet n°8 aborde la question de la répétition.

Table de travail

In progress d’apprentissage de la légèreté [1], peu de matières et d’outils sur la table de travail du béquet n°8, mais une plasticité verbale et sonore qui importe autant, si ce n’est plus, que la précision sémantique.

Juste rappeler qu’un “béquet” est une pièce rapportée. Emprunté au vocabulaire de l’imprimerie, le terme désigne des petits morceaux de papier accolés aux épreuves [2].

La "catastrophe" c’est l’expérience poétique d’une grammaire aux règles illimitées. Variables selon la chose vue, ces règles déterminent la langue des “catapoèmes” [3]

Jeune, avant même d’avoir lu L’Âge d’homme de Michel Leiris, un tableau représentait pour moi « le dénouement sanglant de la tragédie du désir », « le désastre, brusque et effroyable » de l’événement le plus lourd de conséquences pour un homme : perdre la tête.
Ce tableau est Judith tenant la tête d’Holopherne de Cranach l’Ancien (1472-1553).

Actuellement quelques œuvres picturales de Cranach sont exposées au musée du Luxembourg [4] On peut contempler des peintures représentant Salomé tenant la tête de saint Jean-Baptiste, mais le tableau Judith tenant la tête d’Holopherne n’est pas présenté. Cette peinture emblématique de la castration est restée au musée de Vienne…
Je conjugue l’absence de ce tableau avec les lectures que je suis en train de faire et de ne pas faire et avec les expositions que je vois et que je ne vois pas.

— Je lis Le Champ de Judith Elbaz [5] L’écrivain qui s’appelle Judith rend sensible à ma vue l’ « écart absolu » entre La Loi et la Grâce, autre tableau de Cranach [6].
Les moments constitutifs de la matière d’une vie rejoignent le sens de l’histoire. Le Champ est un "champ de bataille". La narratrice marche dans les ruines de Pompéi avec Pascal Q ; Judith, seule, vue à mi-corps, se détache sur un fond sombre. La Frontière entre Judith et Judith est inframince quand l’ombre de l’épée brandie est du même bleu que les « azulejos » du Palais Fronteira à Lisbonne.
« Vraiment, l’âme c’est le corps » (in Le Champ , p.72.)
« Je crois qu’on désire la beauté parce qu’on la confond à cause de l’harmonie des parties avec le bonheur. » (in Le Champ, p.80.)

Dans la nuit de samedi à dimanche de Nicole Caligaris [7] est le livre que je n’ai pas encore lu. Le texte critique d’Eric Pessan [8] me presse de le faire. En particulier cette phrase : « Les hommes qui parlent ici sont parfois trop soûls ou trop maîtres d’eux-mêmes pour que l’effeuillage soit sincère. »
Débloquer, en langage d’imprimerie c’est ôter d’une composition typographique les lettres bloquées pour les remplacer par celles qui conviennent. Les acteurs sociaux des livres de Nicole Caligaris débloquent des comportements “ordinaires”. Les figures et métamorphoses du meurtre social sont interminables.

— Je regarde le documentaire qui accompagne l’exposition « Haute culture : General Idea » [9] du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.
L’ idée générale laisse entendre le nom de ce trio d’artistes comme par antiphrase. Miss General Idea, la divinité de cette trinité accomplie, est au contraire décolleuse d’ « idées en général » [10] et coupeuse de têtes.

Quant au livre,

« Faire un livre c’est facile »,
il suffit de suivre le “mode d’emploi” d’Éric Watier [11] et de se déplacer sans cesse à l’intérieur d’une préposition.
 [12]

Catherine Pomparat - 25 février 2011

[1le travail en cours des "catapoèmes" en connivence avec les dessins pré-textes de Laurence Skivée et la lecture de l’étude de Thierry Davila : De l’Inframince, Éditions du Regard, 2010

[2les "paperolles" de Proust

[3cata-poème : du grec κατα, préfixe marquant la référence à, jouant un grand rôle en composition (…) : vers, vers le bas, en réponse à, en concordance avec, contre … (Dictionnaire Historique de la Langue française).

[4Exposition « Cranach et son temps », Musée du Luxembourg.

[7Nicole Caligaris, Dans la nuit de samedi à dimanche,, éditions Verticales, 2011

[10Gilles Deleuze
à la Femis en 1987 : « On n’a pas une idée en général... »
Qu’est-ce que l’acte de création ?

[12« Retrouver un livre comme on retrouve une pièce après une longue absence. La mise en place du souffle pour le déplacement du corps. »
Claude Royet-Journoud, La Poésie entière est préposition, Éric Pesty Éditeur, 2007, p.21.