L’écriture en Bribes de Raphaël Monticelli

La bibliothèque municipale à vocation régionale de Nice (BMVR), Bibliothèque Louis Nucéra, consacre à Raphaël Monticelli, du 2 mars au 8 mai 2011, une exposition sur son œuvre : « Raphaël Monticelli, L’écriture en bribes », qui présentera entre autres « des livres d’artistes, des œuvres croisées & autres bricoles [1] »<br.>
L’inauguration aura lieu le jeudi 3 mars à 11 heures.
À propos du travail si original de Monticelli, qu’il mène depuis plus de quarante ans, et dont il rassemble les fragments sous le titre général de Bribes , je reproduis ci-après un texte écrit à l’occasion de cette exposition, sous le titre « Une approche du “Nid de l’Aigle” ».


1.

L’œuvre contemporaine, en art comme en littérature, fabrique sa propre forme et ne cesse de la questionner ; elle n’a pas le respect des normes établies, elle se fait parfois contre elles, ou simplement à l’écart ; Claude Simon, par exemple, auquel Monticelli est très attaché, rappelle qu’écrire est une aventure, qu’on n’écrit qu’« au présent de l’écriture » ; sait-on ce que sera le texte achevé et si même en ce domaine l’idée d’achèvement conserve encore un sens. Le poète, c’est le Démodocos évoqué dans la bribe CXXXIV ; il est aveugle, il ne voit pas la forme qui vient, il ne voit pas l’avenir.
Un sens ? Bigre… Le mot est redoutable, à peine si j’ose le prononcer. Oseriez-vous l’écrire. Voyez un peu la « bribe » CXLIX : parler de sens fait bégayer :

Mais ça ça a ça veut dire quoi ? On le dit le croit peine à le croire. On aimerait on aim. On aimerait ce serait. Ah ! Ah ! Si on pouvait le croire que diaphane que passé le mot à travers le ssss. Le ssenss. Ce serait si ce serait si. Sensé ce serait.


On avance dans l’écriture de ce pas incertain, comme un archéologue explore un site et invente ; ce que ses fouilles mettent au jour, ce sont ces pièces décousues, tesselles, membres épars, éclats, brisures, choses de rien peut-être, ce que dit Bribes, quand ce mot ne désigne pas aussi le mendiant, le gueux, le vaurien.
Mais il se trouve que ces choses de peu, enfilées les unes aux autres, tissées, tramées au long des jours, finissent par entrer dans un ordre, donc prennent forme, font œuvre. Font un monde :« creuser sa veine, c’est faire surgir de l’enfoui, c’est donner forme à ce qui est enfoui ».
Par voie de conséquence, on comprend bien que ce monde ne sera lisible que par un interlocuteur peu encombré de codes et de lois lui aussi. Et voilà que le lecteur, comme toujours, mais de façon plus risquée peut-être puisque sa pratique habituelle ne le prémunit pas contre l’effroi que déclenche en lui le premier contact avec l’apparent désordre d’un texte monstre, voilà donc que le lecteur lui aussi est appelé à se faire l’inventeur du texte, au risque de bégayer à son tour, les choses ici n’étant pas, non, si « diaphanes » que ça…
Il s’agira, lisant ce qui fut écrit comme il fut écrit, de se préparer à devoir assumer la loi de certains « renversements inattendus ».

2

Cela dit, écrire en bribes n’est pas chose neuve chez Monticelli.
On apprend au contraire que l’expérience, dont certaines étapes ont été publiées à l’Amourier, Effractions en 2003, Expansions en 2005, dure depuis plus de quarante ans ; voilà donc un travail qui témoigne d’une inquiétude, d’une querelle, lesquelles fondent depuis toujours le rapport de Monticelli à l’écriture, et donc son rapport au monde, à la question de savoir comment l’habiter en vérité, comment être fidèle à l’injonction fameuse, celle que Nietzsche attribuait à Pindare : deviens ce que tu es.
Ces bribes-ci, encore en chantier, et dont Monticelli dit volontiers qu’elles furent un « cadeau du temps », proviennent, d’une part, d’un long compagnonnage avec le travail de Max Charvolen, et, d’autre part, poursuivent l’interrogation des mythes qui constituent le sol mental, affectif et sensible de l’écrivain : Dom Juan, Ulysse, les Apaches, Josué ; et quelques « grands textes » : la Chanson de Roland, la Bible, la Divine Comédie, l’Odyssée, auxquels s’ajoutent les textes delphiques, découverte plus récente venue d’un voyage à Delphes en compagnie de Charvolen en 2003.
Et encore : Virgile, et Didon, et Carthage…
Voilà rassemblés les éléments de ce qui pourrait constituer les fondements du « Nid de l’Aigle ».

3

Mais rassemblés comment ?
Voyez la bribe CXXXIII.
Josué parle. C’est lui le plus souvent le narrateur. Serait-il le double de l’écrivain, sa figure préférée. La preuve, il parle volontiers italien, comme Monticelli. Et ici, de colère ou de dépit de ne pas savoir « qui anime nos figures », le voilà qui « jette son stylo sur la feuille »…
Or, en Josué qui songe, se mêlent et se confondent des formes tutélaires ; elles surgissent comme les êtres de nos rêves, elles montent du très enfoui, sans raison apparente, les Apaches en premier, transparents et légers, « flottant entre deux rides du temps », et puis Ulysse l’« humilié » ; et puis on entend la voix d’un Dieu cruel et ironique qui raille l’impuissance de Josué ; et puis s’impose, face aux incertitudes du temps, à la violence de l’Histoire, la « figure souffrante et rayonnante » de François d’Assise, le mendiant que désigne bribe, et qui meurt au temps où, comme toujours, sourds et aveugles, « les empires s’établissent dans le sang et la boue » ; et enfin, questionne Josué, qui parle tout à coup comme Ulysse, hanté comme lui par la terre promise vers laquelle il est censé conduire un peuple, terre qu’on peut aussi bien nommer Ithaque, et puis, tous ces destins, la mort les confond-elle dans le même « au-delà des mots diaphanes » ?
Qu’est-ce qu’écrire ici, sinon mettre en place un dispositif ouvert qui accueille librement ces êtres, ces objets, ces événements, que la science historique ou littéraire surdéterminerait par des classements rigoureux et spécifiques, irréductibles les uns aux autres, sauf à devoir par l’analyse justifier leurs connexions.
Or dans les Bribes c’est précisément la surprise que provoque le choc de leurs confrontations, intempestives, iconoclastes, qui, à la fois fait sens, et crée l’émotion proprement esthétique : « le problème [est] de faire en sorte que de texte à texte se tresse tout [un] système d’échos. »
Non seulement de texte à texte, mais à l’intérieur de chaque texte, on vient d’en montrer un exemple.
Cependant la force, ou l’enjeu, de ce dispositif, sa raison profonde, proprement poétique, ce n’est pas de simplement faire s’entrechoquer des formes ; ce qu’il faut c’est créer l’harmonie secrète qui les fera sonner juste.
Evoquant, près des sanctuaires d’Athéna et d’Apollon, à Delphes, la source Castalie, de nos jours encore vénérable et comme sacrée, Monticelli fait ce commentaire : « Ce que nous savons aujourd’hui, c’est que la force divine qui lui donne naissance et à laquelle elle donne forme est un complexe et fragile équilibre de solidarités. Ainsi la langue. »
Ainsi la langue, oui, dès lors que la poésie la travaille.

4

Tout cela peut-être paraît bien théorique, bien intellectuel.
Or quelque chose d’autre encore tient ces pages, une force secrète les anime, donne élan et saveur, permet à « l’équilibre des solidarités » de vibrer et tenir ; et cette force, c’est la vie elle-même, telle qu’elle s’exprime dans une âme et un corps ; un amour de la vie, un mouvement de la vie jouent jusque dans la langue – « sous la voix, cherchez le souffle, sous les mots, cherchez le corps », demande la bribe CXXV » – la font jouer, et jouir d’elle-même, de ses pouvoirs, de son joyeux surgissement, de son écoulement tenace.
Malgré tout. Malgré le malheur même : « O uos omnes qui transitis per uiam, attendite et uidete si est dolor sicut dolor meus », rappelle la bribe CLX.
Rien cependant, je le crois, ne pourra contredire ce qu’enseigne un « savoir immémorial » : « Boire, manger, sentir, renifler, baiser nous met dans l’oubli de nous-mêmes et ainsi nous rapproche de Dieu. »
C’est lui, ce gai savoir, qui veut qu’on « élargisse les rapports entre dedans et dehors, ici et ailleurs, art et vie quotidienne » ; c’est lui qui s’émeut du chant de libération des esclaves dont l’acte d’affranchissement est inscrit sur les soubassements du temple d’Apollon à Delphes, lui qui s’émerveille ainsi :

Et me voici donc libre de lever la tête et scruter le ciel quand bon me semble attentif si je le veux aux transformations des nuages aux parades des oiseaux liant la nuit les signes dispersés dans les bruissements des insectes et de donner au grand théâtre sous mes yeux la mobilité des bêtes et des nuages et à mon intelligence les combinaisons de la nuit sans fin. Qu’on le sache et que l’on sache qu’il faut en rendre grâce et s’en émerveiller !


C’est lui, toujours, ce gai savoir, qui ne peut imaginer – ou se consoler ? – que Dieu soit le Dieu des puissants et des riches ; lui qui inspire le Cantique des cantiques qu’on lit dans la bribe CXLI.
Que d’allant, que de mouvements dans ces Bribes  ; quel enthousiasme pour le déplacement et les voyages, pour la marche et la danse, pour le « minuscule glissement du pied droit [qui] inaugure le déséquilibre du monde » ; ce déséquilibre crée le rythme ; il témoigne de la vie irréductible : voyez l’extraordinaire orchestre de la bribe CXXXVI, « Femmes, mettons en concert les batteries de nos cuisines. Selon nos danses et nos gestes, selon l’intensité de chacune, nous créerons l’harmonie de la variété de nos souffles ! »

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Créer l’harmonie de la variété de nos souffles : c’est le principe même des Bribes  ; il y faut en effet le rythme, qui est la leçon du corps, et tout le foisonnement du réel. Lorsque, parfois, comme le dit si bellement Stendhal dans La vie d’Henri Brulard, « le sujet surmonte le disant », alors la parole bute et cahote, elle tressaute, elle bégaie : c’est l’état limite des bribes, la plus petite unité de bribe possible ; un peu plus, et c’est le silence, l’agraphie, suivez mon regard…
Comprenez : l’écriture aussi est un savoir du corps.




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Jean-Marie Barnaud - 28 février 2011

[1En vignette, la couverture du catalogue de cette exposition, qui présente une œuvre croisée de Raphaël Monticelli et de Martin Miguel. Béton, suie à l’huile de lin, texte gravé sur plexiglas incrusté de peinture acrylique. 2004. Photographie de Muriel Anssens.