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Coquille de noix


Chapitre 5 : dans lequel on découvre comment le résident réside.


De nos jours, une cellule n’est sont plus occupée par un moine s’efforçant de remplir l’espace de sa ferveur casanière ; elle n’a pas de fenêtres qui donneraient sur un potager lui aussi monastique (chou monastique, absinthe monastique) ; elle n’a plus la rusticité des retraites de chartreux, tout en bois et pierre. Il s’agit maintenant d’un local moderne : l’éclairage se fait à l’aide d’une lampe faible consommation et longue durée ; les fauteuils sont ergonomiques, on pourrait voyager avec à très grande vitesse – et sur la tablette, au lieu d’un livre, l’aboutissement sous forme d’écran d’un long flux numérique, traversant l’air et la terre.





L’INA, rue de Patay, au coin de la rue de Tolbiac, propose au chercheur l’une de ces cellules modernes (on en trouve presque de semblables à Radio France, et l’immeuble Mangin, qui voisine la Maison Ronde : la même saine exiguïté propice à la concentration, la même faculté de rassembler le monde dans une coquille de noix). Le chercheur prend place à cet endroit, ne boucle aucune ceinture : mais s’il sait se servir d’un clavier, d’un logiciel, du serveur (ici appelé Totem et réservé aux professionnels de l’Institut comme aux invités provisoires), il peut avoir accès à une bonne portion d’infini : toutes les images, ou presque, enregistrées depuis que la télévision existe – existe sous ses formes balbutiantes, puis pionnières, puis matures, puis contemporaines, méditant sur la décadence et l’avant-garde.

Le chercheur, bien qu’encellulé volontaire, et heureux de l’être, n’est pas seul : tout autour, un grand nombre de personnes ne cessent d’aller et venir, de méditer, de remplir des formulaires, d’interroger le Droit d’auteur, de proposer, de choisir avec goût, de répondre à la clientèle, d’entretenir les archives, de les relire avec un œil neuf passé à travers de vieilles lucarnes. Et comme de nombreux curieux frappent à la porte de l’Institut pour lui demander un morceau de ces archives, une image, une séquence, même brève, pourvu qu’elle illustre le sujet du moment (illustrer, c’est presque un bienfait, c’est une faveur accordée aux hommes par les images) – comme on ne cesse de faire ces sollicitations, il faut bien fournir.

S’il le fallait, à bicyclette, des centaines d’hommes et de femmes de l’Institut de l’Audiovisuel s’en iraient livrer tel ou tel document, à la demande du client.




(À suivre...)

Pierre Senges - 4 mars 2011
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