Dominique Maurizi : la veille ardente du poème

Les éditions Albertine éditent de bien beaux livres. Petit format, texte très aéré, typographie élégante où l’on reconnaît aussi la marque Plein Chant.
Or, parmi les parutions du début 2011, je retiens ce livre magnifique de Dominique Maurizi, Langue du chien ; mieux vaudrait dire plutôt que c’est lui qui m’a retenu, saisi au plus secret. Vous savez ce que dit Hélène Cixous, dans Philippines [1], de tel livre rare : « Il sait tout de nous mais il ne sait pas qu’il sait » ; elle définit en cela la joie où nous haussent certaines lectures. C’est que, vraiment, ces livres-là nous parlent, et même ils nous répondent.
Par exemple, avançant page après page dans Langue du chien, j’ai cru voir affleurer du cœur du texte qui s’offrait à moi les viatiques que la poésie m’a déjà donnés ; toute lecture fait ainsi boule de neige, mêle au texte qu’elle découvre ses propres sédiments ; et j’ai donc entendu, accompagnant la voix de Dominique Maurizi, lui faisant cortège, celles d’Emily Dickinson, de du Bouchet, de Mandelstam, de Celan, surtout de Celan. Et voyez ce que m’a répondu le livre, presque arrivé à sa fin :

Tous les matins je dis
ne range pas
le livre, ne range pas
les papiers. Choses
sacrées. Les jours frappent,
les mots aussi. Mais tout
est là. Ouvre ta porte
pour qu’entre Celan.


Et c’est dire aussi bien : ouvre ta porte pour que la poésie entre.
Il me semble que c’est là tout l’enjeu du travail de Dominique Maurizi, faire que le poème, désencombré des habitudes et des compromissions à quoi se complaît si souvent la parole, conscient aussi que « toute expérience déjà faite ne vaut rien », refuse toute installation, et encoure le risque de s’ouvrir aux souffles du dehors, « vers le large le plus proche ».

Comme tout ce qui attend dehors
claque devant, derrière. T’attend
dehors.
Tu dis - Ouvre la porte, vite, que
je sorte !


Écrire suscite et encourt tous les risques d’une telle sortie : l’affrontement au "vide", par exemple, tous repères effondrés, mais c’est d’une telle absence que « dépend la vie de [la] phrase » ; et comment aussi assumer la présence de ce qui peut surgir au-devant, et vous pénétrer jusqu’au plus intime, « Quand tout se tait / je l’entends. Qui se jette dans ma tête / et qui galope », ce masque étrange, figure de l’étranger, du tout autre, de toute altérité, parfois monstrueux et grotesque, tirant sa langue de chien, mais source aussi de tout le chant à venir.
Car « il délivre la musique », à moins que le chant ne vous manque... « C’est lui. Je le vois, le devine, mais mes doigts / tombent sous mon crayon. Dire que je vais / peut-être mourir de faim ! »
Mais c’est de cela qu’on vit, n’est-ce pas, d’une poursuite jamais lassée de ce que le poème, ici, nomme si souvent « le blanc », « la phrase blanche », « la voix blanche », « celle du cœur, / de - / l’incessante inquiétude / où reposent les nuits ».

La question de la création poétique, du pouvoir du poème, habite Langue du chien ; le livre est cette question.
Mais s’il l’est si justement, c’est aussi que la vie le porte, le traverse et l’anime depuis ses événements les plus simples, les choses les plus proches, herbes, fleurs, jusqu’aux plus graves ; car c’est aussi un livre d’amour ; et un livre de piété filiale lorsqu’il évoque la présence efficace, malgré l’absence, de la mère disparue ; présence dans les rêves, présence efficace du rêve qui révèle quelle sauvagerie et quelle grâce cohabitent en nous.

La force du livre est d’être sans aucune complaisance, ni à la douleur, ni aux images. Le poème se dresse au contraire sur la page comme une stèle ; il se donne et se refuse à la fois ; il est plein de silences, de ruptures, insaisissable, il est l’autre, dans la plus grande rigueur mais aussi dans la tendresse. Il fait sa veille. Il vibre.

Sur la route où vont les arbres
où la rivière sombre, toute
déployée sous la lumière, je sais
depuis ton pas, visible maintenant
pour moi, où vont s’égarant les
bleus, les rouges après lesquels je
cours
quand tout à coup
se détachent sous mes yeux
sombres
l’herbe et le ciel
déroulés dans la lumière
aussi vite, aussi vite que ton pas
visible maintenant
là où la rivière sombre,
s’égarant, rouge et bleue, vite,
se faisant nuit, se faisant jour,
ombre, animal ou folie, ou bien
- un trou.




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Jean-Marie Barnaud - 5 mars 2011

[1Galilée, 2009, p. 43.