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Ma mémoire est au clou(d) [des archives dans les nuages]

Archives personnelles :

  • des boites noires contenant factures de gaz, électricité, relevés bancaires, certificats de garantie d’appareils pour la plupart depuis longtemps obsolètes ou jetés, bulletins de salaires, remboursements sécu, etc.
  • une grande boite verte bourrée de lettres que j’ai trouvées importantes un jour, expurgée il y a quelques années d’une partie de son contenu - Poubelle.
  • une boite ronde, genre boite à chapeaux, contenant à grand mal, puisqu’elle n’est pas faite pour des objets angulaires à deux dimensions : des cartons d’invitation, la photo d’une fille faisant le poirier dans un champ, une seconde photo de la même fille l’instant d’après retombant en un arc cambré et gracieux, un petit sac rempli des cheveux blonds de ma fille, des bouches découpées dans des magazines, un bout d’affiche déchiré représentant un portrait de femme de profil par Kees Von Dongen, etc.
  • un tiroir contenant quelques cahiers d’écriture, vite colonisés par des notes prises en réunion, des dessins d’enfant, des adresses de contact, des listes de courses, etc.
  • des sous-dossiers aux titres peu parlants dans le dossier générique "mes documents" de mon ordinateur, avec beaucoup d’erreurs de classement, des remords, des liens qu’un jour j’ai trouvé évidents entre des images incongrues et des versions innombrables et mal datées des mêmes textes indéfiniment retravaillés, oubliés. Et tout ce qui s’entasse, petit bois, sur l’écran du bureau.

Il n’y a rien là-dedans.

Je n’ai pas d’archives car je ne suis pas une institution.
Je ne suis pas un pot de confiture à déguster plus tard.

Ma mémoire est ailleurs.
Ailleurs, mais où, si ce n’est dans l’entassement de toutes ces preuves ?

Oh, non, ma mémoire n’est pas en moi. La bien étroite sacristie ce serait, pour tant de reliques accumulées. Ici, une vraie dent de chien, extirpée d’à même la plaie. Ici, une frêle pâquerette qu’aucun hiver n’a flétri. Et si vous mettez un euro dans la borne, vous aurez dix minutes de lumière sur mon coeur encore palpitant enchâssé dans du doré. Non, tout cela n’est pas contenu.

Bien sûr je me souviens. Mais : pas toujours. Pas souvent. Je suis pauvre de mémoire.
Je suis pauvre de mémoire parce que je l’ai mise en gage. J’avais besoin, oui, de plus de liquidités dans ma vie. Les lingots de souvenir rangés sagement, triés, étiquetés, je n’en avais pas l’usage. J’avais besoin des émotions pour les dépenser tout de suite. Alors pourquoi ensuite s’encombrer de cette vieille montre en or, de ce bahut pesant, de ce lourd manteau de vraie fourrure ? Ma mémoire est au clou, je l’ai déjà dépensée.

L’oubli est mon luxe. Ma violence et ma haine. Ma prudence et ma bonté.
Je ne veux pas me garder. Je veux que tout s’écoule, circule. Comme une parole neuve. Vierge. Innocente. Une parole qui sache s’émouvoir de ce qui est vieux, car elle ne le sait pas.

Et je vaque comme ça, naïve, dans la pièce nue de ma mémoire. Sur la seule chaise qui me reste j’entasse comme des frusques quelques souvenirs sans valeur. Si j’en tire quelque chose, ce sera en monnaie de singe.

Ah mais c’est que peut-être quand même vous chercheriez à me documenter ? Alors c’est facile. Vous le tapez, mon nom, dans la barre de recherche. Si vous mettez les guillemets et les accents, vous avez 8 120 résultats en 0,34 secondes. 8 120, c’est pas tant que ça à éplucher, si vous enlevez les doublons, les homonymes, l’en reste sans doute pas la moitié. Vous allez tomber sur quelques nids, sans doute, et même quelques uns écroulés. Vous voyez bien tout de suite que j’ai menti. Vous voyez bien, comme je m’accumule. Et encore ce n’est rien. Tant d’autres lieux inexistants, tant de serveurs flexibles et à l’assemblage facile où des fragments de ma vie trouvent une case où échouer. Bien plus sûrement que dans mes petits octets personnels. Bien plus sûrement que dans l’arrangement peu minutieux de mes pensées sanglées à domicile. Et ces archives-là : toujours infiniment disponibles (sauf pour moi). Ma vie passée, mes opinions, mes images, mes messages, mes comportements et mes actes : c’est dans les nuages de la délégation qu’ils se trouvent.

Ma mémoire est au cloud.

Cécile Portier - 22 mars 2011
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