Pierre Ouellet | Fais le saut


image Christine Palmiéri




l’heure a
sonné de la
tombée des bras le long des corps : les grands
découragements de l’âme couchée à même
son ombre le sol à fond

perdu : les racines poussent
en vain des cheveux sans
attaches des chi-

gnons de cordes où s’enroulent les
pendus les sus-
pendus à leurs rêves é-
courtés que trop de
réel dans leur tête bour-
rée d’air accule aux pires
extrémités : le bout

du monde ne s’atteint qu’en
tombant c’est le
plancher des dieux que leur fuite é-
perdue aura dé-
foncé : le ciel est en

morceaux de toi que le po-
ème seul
recueille pour les donner aux
passants : des restes

d’humanité avec quoi faire
un monde et plus si affi-
nités : la terre
attend sa toute dernière
portée


nos étreintes des
combats à armes i-
négales avec de
grands dieux de petites
déesses cachés dans
nos bras entre deux
caresses : l’homme qu’on

endort dans des ber-
ceuses d’âmes couche dans
ses paumes à peine en-
trouvertes : un corps d’om-

bre pâle dort dans
ses gestes que réveille brus-
quement le nom mur-
muré d’une totale in-
connue que sa voix re-
découvre dans le fouil-

lis sec l’univers au
complet le tas du monde
en vrac où tu roules a-
vec moi dans la poussière
des siècles



ton ombre te prend par
la main te mène dans
des bras qui te repoussent
au loin : des fo-

rêts de gestes arrêtent les
flâneurs des branches en
travers dictent la marche
à suivre : d’em-

bardée en em-
bardée le monde va
son chemin toi tu vas
le tien : ma vie à la

croisée quand la
nuit tombe et monte la
rosée quand le
jour dort sous ton lit d’in-
somnie : on fait le monde

ensemble en faisant sem-
blant d’être en mimant le
non-sens avec des gestes
en l’air où pendent des

corps d’hommes comme à la jupe
des dieux à la der-
nière branche à l’heure de
leur mort à l’instant de
crier


des bêtes lâchent
en toi des jap-
pements d’ange qui étouffent les
mystères la misère jongle
en toi avec ses
panthères : la vie est

ocellée de tous les
côtés des auréoles dé-
collées : tu passes pour être

avant d’avoir
été tu passes en douce dans notre monde
fêlé : tu fais

une coche dans la matière
du ciel pour marquer où tu
en es avec
ta vie la taille de
tes bras tes jambes ton cœur ton
esprit quand tout
grandit : tu arpentes à

dos d’âme les mille in-
finis qui nous séparent de
nos ombres : tu crées

le monde en ne pensant à
personne : ça ne ressemble
à rien ne rassemble que
des cendres


tu portes ton crâne
sur ton visage
trop nu pour te
cacher : le monde est
sans monde le ciel é-
toilé est le squelette de
cette terre quand la nuit tombe
sur l’homme : le malheur en

chair et
en os ouvre la gueule
du loup où tu mets tes
paroles beau coffre à
bijoux cercueil a-
vec crocs broyeur noir
de mots : tu avales toutes

tes dents pour les re-
cracher une
à une dans des promesses que tu ne tien-
dras pas : tu enterres dans

ta tête des milliers d’hommes
sans foi ni sé-
pulture à qui tu donnes
tes souvenirs or-
phelins ton veuvage en-
fantin ton pu-
celage de
putain dédiée toute
aux morts aux dieux et au-
tres saints : on dort à tes

côtés dans la position du
gisant tiré par
les pieds la traîne
de sang qu’on laisse à
ton flanc garde ton corps
au chaud et la
tache d’ombre en quoi elle sèche
après tiendra ton âme
au frais


ton ombre seule
plus trans-
parente que tes vi-
sions nues rebondit d’heure
en heure sur le ma-
telas d’air que tu appelles
la terre avant que chaque
homme soit et que dieu l’a-
bandonne : des croix plan-

tées là à la croi-
sée de routes que personne ne
prend plus disent aux
revenants que les che-
mins meurent sous la mau-
vaise herbe plus vite que
leur ombre sous le soleil de
midi : tout re-

commence à partir de
treize heures tout meurt et
remeurt au rythme où tu sautes à
pieds joints dans la boue de
ta vie le ressort re-
tendu des jours et
des nuits : je saute a-

vec toi je vois de
très haut le sol m’at-
tirer vers les mondes en-
terrés la colle de la
mortalité de la gra-
vité aimante les
planètes mal a-
lignées mon âme a-
vec elles mal ba-
lancée


tu es si peu dans
ta vie que tu t’y perds en
tout temps le né-
ant seul te va comme
un gant la peau re-
tournée du réel dé-
bouté : tu tombes

en toi tu dis en
mille miettes pour te ra-
masser dans ton essence
secrète tu dis à
la pelle à la
cuillère au compte-
gouttes d’eau d’hémo-
globine de pous-
sière d’air : on se

balaie devant la porte
ouverte sur des
rebuts des bouts de
vie d’homme passés aux cri-
bles d’âmes que tu appelles
poèmes : tu te

réduis à
ton souffle qui te conduit jus-
qu’ici les grands
vents crient


je te prends ton
visage quand je te donne
ton nom tu me reprends
la vie que tu me donnes
dedans : ton sou-

rire nie que tu me montres
les dents et ton
crâne luit dans ton regard
perçant : une chan-

delle brûle dans le creux de
ta tête posée sur
la nappe dans cette va-
nité : l’histoire i-
nachevée de deux vi-
sages nus leurs yeux des
grains de riz pour le décompte
du temps

je roule
tes membres entre mes doigts dans la pri-
ère triste que je ne pro-
nonce pas sans te faire
l’amour que l’on prodigue
aux pierres comme à l’âme des
mortels dans les déserts in-
finis que les dieux font
des terres des cieux des espaces mo-
ribonds : tu dis un

barrage au temps une bagarre en
plein vent


ton compte
est bon : tu calcules dans
ta tête le nombre d’années sans
lumière qu’il faut aux é-
toiles mortes pour toucher terre dans ton œil en-
trouvert sur la nuit froide
du temps : on naît tré-

pané le cœur déca-
lotté on se rhabille comme
on peut avec la peau
des yeux les os des autres le dos de dieu la voie
lactée le blue
jean d’or du ciel cons-
tellé son pull
clouté : tout ce qui

tombe dru remonte plus cru vers les monts é-
cimés la robe
de bure sans nulle
couture que cette ci-
catrice zébrant la terre zippant le temps déesse vê-
tue toute de son propre
portrait : le peintre

en fait au
couteau un nu un paysage gran-
deur d’âme une na-
ture morte en larmes un grand trans-
parent un faux
abstrait : des ana-

tomies dé-
membrées gisent en
tout sens dans le fond des
pensées


tu es à
genoux dans
tes rêves où la fa-
tigue lente du siècle te plonge jus-
qu’au cou : dieu reste
debout

chacun sa po-
sition dans le tableau
du temps : la mi-

niature où tu te
caricatures est une génu-
flexion dans une cruci-
fixion où tu restes
clouée au lit pendant que l’his-
toire fuit : tes os se re-

composent en un cadavre
exquis dont le sens
pourrit la mu-
sique crie : j’entends ta peau

frémir ten-
due raide comme une corde d’ar-
balète une toile d’a-
raignée sur le che-
valet des bras des jambes dans le grand
écart entre la vie et
la mort : je joue de l’ins-

trument du vent dans tes os-
sements nus pour accom-
pagner le râle dans lequel tu
répètes ton pre-
mier cri dans une langue
secrète : le com-

mencement du monde signe ton
départ pour d’au-
tres temps d’autres grands
espaces


ta vie entre
deux chaises : un grand
drap blanc une tente fu-
néraire où s’enferment les
enfants pour jouer aux
plus grands prier crier à vo-

lonté pleurer pour
des riens rire aux
éclats que lance en
tout sens la vie ex-
plosée : des bribes de

pensées des mor-
ceaux de crânes des souvenirs ra-
piécés composent cette scène
où tu joues ton
avenir comme du
passé : tu apprends

par cœur ce qui t’arrache
le cœur presqu’à
chaque vers à chaque
réplique que la terre
entière donne en
tremblant dans tes mem-
bres nus qu’elle é-
parpille aux quatre coins de
ton lit : tu ne ponc-

tues plus
ta vie qu’avec les points car-
dinaux réduits à
un seul : le point d’excla-
mation d’interro-
gation d’annu-
lation du monde le point final à l’é-
tendue à l’ex-
pansion du ciel et de la terre au-delà du
mot dieu


il faut des mil-
liers de draps pour recueillir
tes restes que le vent
disperse dès qu’on les é-
tend là sur la corde de
ta vie : pour t’ex-

poser au pire et aux intem-
péries tu te
déploies comme les ailes
coupées d’un ange : elles volent
toutes seules

sans but sans sexe sans cœur et sans
défense dans le ciel sans
nuage où souffle un vent de
fraîcheur sur les charniers de
ta vie

tu te replies entre tes bras am-
putés de leurs ca-
resses vives pour em-
brasser le vide qui t’a rem-
placée : je te redonne

tes mains pour que tu les mettes à
tes gestes comme des gants aux
caresses des noms sur les vi-
sages tristes que tu consoles dans
tes poings : tu ne tends la paume

qu’à dieu comme une troi-
sième joue pour un ultime
baiser qui coule de
ta face entre
tes doigts : des larmes mais
de quoi


tu dors dans l’es-
cabeau du rêve où le temps dé-
gringole : tu te

réveilles dans
mes draps tu dis tout
en bas dans
mes bras la fosse à
caresses la fosse à
faux gestes le cœur ouvert au
néant tu dis à
la peste : je suis la der-

nière marche d’une échelle en-
foncée jusqu’aux
tréfonds du souvenir le
plus cru : à ce ni-

veau-là chacun se re-
mémore l’espèce de grosse
mort d’homme qui précède sa
naissance : on vient

au monde dans le pé-
rimètre de haute sécu-
rité qui entoure d’une au-
ra sombre les scènes
de crimes que l’avenir nous
réserve : dans le for-

mol pur où la mé-
moire nue les con-
serve fraîches comme moi ton
image sous l’oreiller où j’é-
touffe à
coups de poing dans la bourre en-
dormie ton der-
nier cri imprimé sur
tes lèvres : deux

mains jointes dans la prière re-
jetée la vie re-
fusée comme le droit
d’asile aux derniers dé-
portés


rien ne te
gracie dans ce monde sans
merci : tu te
condamnes à
toi-même quand tu t’en
remets à
ta vie : la chouette et

le chat à qui tu donnes
ta langue reposent sur
un crâne qui leur tient
lieu d’âme : ils miaulent et ils
hululent des mots in-
sensés

je les trans-
cris là pour les re-
penser récrire dans
ta voix l’histoire qu’elle
me tait : une déesse saute

du lit dans ton corps as-
soupi tombe à la
renverse dans son ombre é-
talée une flaque de
sang noir où elle accouche
du monde en quoi tu te
réveilles de tes pires
pensées : je trempe

dedans comme dans le pre-
mier crime de notre huma-
nité la plume ai-
guisée avec quoi je
t’écris comme si je te poi-
gnardais avec de l’air
glacé


il faut re-
tourner la terre
sur les cadavres en-
core frais pour que la mé-
moire naisse l’espoir re-
fleurisse : tu trouves

des pierres entre tes
semblables tes
prières en font des
roses sur
des dalles des lys pour
des stèles de l’herbe
à urnes partout où
tu passes : tes pieds n’im-

priment plus que des traces de
revenant ton pas
répand
une odeur rance
d’encens : tu marches sur des

vivaces toute la
journée et tu
embaumes la sain-
teté la saleté ba-
layée les yeux es-
suyés la plaie pansée : tu suintes

dès que ta
bouche dé-
collée se met à
parler dans tes mots en-
volés : les morts sont à
tes pieds les re-
tombées du ciel ta part de
rosée


nos doigts s’accrochent
aux draps tu dis au
ciel ras : y laissent
leurs ongles un peu de
nos vies de pe-
tites griffes de gros
grains de pluie

nos yeux dé-
chirent ce
qu’ils voient par la fenêtre de
nos doigts : notre re-
gard d’homme défe-
nestré s’étend au
plus bas on dirait ton

corps nu après le
passage des mau-
vaises fées des tem-
pêtes d’encre d’une grosse
nuit blanche où tu ne penses qu’à
te tuer : le chat-

huant qui est en
chacun hurle à
tue-tête que ton
âme-sœur te res-
suscite à vo-
lonté : des airs te

soulèvent les vents t’en-
lèvent haut petit co-
lis creux tu ne fais
pas le poids devant la force
du vide quand il
emprunte

le nom de dieu



22 avril 2011