Le Livre de Martin, de Philippe Blanchon

René Noël a publié des textes critiques notamment sur Alejandra Pizarnik, Paul Celan, Jacques Dupin, Gerard Manley Hopkins, Anne-Marie Albiach... dans les revues Passages à l’Act, l’étrangère, la Termitière, sur le site Poezibao, ainsi qu’un recueil de poésie, Bancs de Rayons, paru au mois d’octobre 2010, aux éditions la Termitière.


Villes, non celles de Rimbaud à Brasilia, ni celles du nouveau monde en nord Amérique, mais plongée dans nos suds de l’Europe. Pas loin des parapets, ceux de "Marine", Les proues d’acier et d’argent... Vers les fûts de la jetée, / Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière où teinte à nos oreilles Venise, cité nommée dans Le Livre de Martin [1] et lieu d’ambassades de livres-épopées précédents. Rimbaud, dont l’initiale dans ce livre concorde avec ses "hétéronymes", ses hétérogénéités, porte du réel où les naissances du val d’un Roger Van Rogger, autant créateur de peinture que de son lieu et poète qui opère dans le sillage de son aîné Le vallon, une ville y fut construite, à cinq décennies de là, / plutôt villes, un port. Des oliviers et des chênes et partant, / bien sûr un autre R., et la mémoire. - tandis que rené en minuscule, participe passé, parmi d’autres poèmes énonce cette possibilité de créer sans déroger à la mémoire, création où la répétition et la nouveauté ne s’annulent ni se confondent, secret de la mimésis.

Rimbaud et le R(éel) ou blason de l’avant-printemps, du mois de mars, R inversé dans les poèmes suivants, qui en russe signe moi et je titre du premier recueil de Maïakovski, où pulse avril et le printemps, par où s’organise le chantier de la ville. De celle, parmi toutes ces villes si prégnantes, traversées et quittées des Illuminations, Le Livre de Martin signant une approche physique d’une cité de sa fondation à aujourd’hui où les rythmes des vers, la poésie, c’est à dire le faire, naissent de concert L’écho trouve sa paroi. / La flotte coulée. Diazote, / dioxygène. Ferraille & / pierraille, en deux temps : / un port a disparu. Même / les cris : non revenus. Cependant à rebours de son aîné qui ignora l’Amérique lui préférant l’Afrique, Philippe Blanchon revendique une grande proximité avec les poètes d’outre-atlantique, les Bill, William Carlos Williams et Faulkner, Zukofsky, Pound, qui l’inspirent autant qu’il les cite. Et s’il est possible malgré tout de reconnaître New-York et ses poutrelles d’acier dans les vers de Rimbaud, avec ses artisans voltigeurs passant au-dessus des gouffres et du vide, il n’y a pas plus de difficultés à identifier les villes décrites par Georges Oppen dans ses Discrete Series, Boulon / Dans la structure / Du bâtiment, et dans un poème qui suit, De cette distance pensant vers toi, Le temps est récession ; d’autant que ce dernier a fait le voyage vers Toulon où il séjourna, ville et lieu que le poème de Philippe Blanchon crée. Et si le temps est récession, sans doute est-il le fil qui à chaque point de l’espace où il disparaît à l’infini dans le passé peut surgir inédit ainsi que Philippe Blanchon par sa poésie met en lumière cette ville supposée connue, innommée à l’instant du poème qu’il expose neuve, soufflée par les assemblées des éléments mobiles, convoquée par le hasard Ainsi la trajectoire de la pluie dessinerait les avenues jusqu’au Au pied du mont. / Franchie la colline : / sauvé ! Comme par le sud : / la mer... L’axe se déplace / aussi les cercles.

Rien, et rien appartient également à ces phonèmes, affluents du R, des prénoms et noms, dont les juxtapositions participent à l’édification de la ville, rien vecteur de la liberté créatrice. Iciailleurs, il n’y a que la pluralité unique et l’unicité dont des parties irréductibles s’affirment sans se nier les unes et les autres, sans qu’elles aient à redouter ce rien. Où passent, vont des cercles, ceux-là mêmes où le poète se tient : ni dedans, ni dehors, parmi où le poète n’a plus la perspective de se mouvoir dans un centre, tout occupé qu’il est d’agir. Le couloir est grand ouvert. ..."beauteous du foyer’’, où nous retrouvons Rimbaud, mais dans la ligne même de tous les partages, Le couloir est grand ouvert, grand ouvert le couloir de la rue, / sur la chambre, l’ici de la chambre à la mer, autant qu’hier lignes des styx, des parages limitrophes entre mort et éternité, Eden Olympe et mortalités vies aveugles. Le poème droit parmi les courbes et géométries, formes des contours de la ville, ligne même du labyrinthe, de la même façon que la nacre de l’escargot dessine et protège, couvre et découvre des progressions, à Cnossos et en toutes pratiques de vie, celles-là mêmes que Joyce, cité par le poète, adaptant les formes de Vico, crée non pas ex nihilo, mais prenant les rythmes de l’histoire en marche, c’est à dire dans le bon ordre, conscient de vivre en cet âge d’individualisme qui peut à la fois être pris pour un contretemps vers des métamorphoses de la société et un passage nécessaire, le seul à peu près viable en ces temps de totalitarismes, Charybde et Scylla, qui l’ont tous deux censuré et que lui-même a si bien évité, non par indifférence politique, bien au contraire, mais en toutes connaissances de causes, puisque ayant pu mesurer la déraison des partis d’Irlande qu’il a fuie, bel exemple où l’engagement n’est pas toujours où "on" croirait qu’il se trouve. Cette position du poème et du poète fait également penser à ces lignes de frondaisons d’étoiles dans le ciel, strastosphères ou orbites de comètes qui sont dans le feu de l’action de l’astre dont ils constituent une partie, étant aux premières loges de l’espace où elles opèrent.

Aussi ce double regard tourné vers l’intérieur et l’extérieur explique t’il peut-être que de la même façon que Martin, postérité de Martin Eden, trouve en sa moitié, Sandra, une plénitude, non pas donnée une fois pour toutes, mais sorte de belvédère à partir duquel chaque instant peut donner lieu dans des places et rues concrètes à des vies sans oeillères, le livre se divise et réunit en ses parties, LA VILLE ET LE CERCLE première partie de l’opus en deux moitiés en miroir, tandis que NOVEMBRE EN PLACE incarne la ville née de la distance entre mont et jetée et pose une différente et équivalente scissiparité, selon des proportions adaptées à des distances pratiques, géographies des yeux et des mains. Car ce livre de la même façon que le réel se construit depuis ses (pré-)noms, figures - et non des figurations, celles-ci traduisant dans l’esprit de ce poète un état sans doute trop statique, un résultat postulé a priori, ainsi qu’il l’indique en ouverture de ce livre - agit selon l’énergie, l’action pratique des mains et des yeux. Martin "architecte" par son regard rétrospectif sur la création et les faits principaux de Toulon, se tient donc dans le lieu même de la ligne, au centre de tous les fils d’Ariane, mesures imprévisibles puisque leurs dimensions changent selon les objets auxquels ces lignes bifaces se vouent. Lignes à la fois externes et internes qui exécutent, démiurges logiques, créateurs exacts des mémoires et projections, de la même façon que l’aube et le couchant distribuent la lumière, la première partie double de ce livre partagée entre le jour et la nuit, rassemblant et distinguant deux moitiés du jour, deux fois deux amants, Martin et Sandra et Mr Paradis, marin en quête de sa moitié, tandis que la dernière partie dessine le cycle d’une année et suit les saisons.

Les lecteurs des précédents livres, trouveront cités, nuit jetée, colonne, étendart, Jan et Jacques inconnu de Martin, parmi d’autres citations de ces deux précédents livres, début d’un cycle, la nuit jetée et capitale sous la neige. Martin arpente néanmoins la plage foulée par Jacques, et croise son parapluie, signe et point de tangence où les univers se touchent et correspondent, toute ligne médiane trouvant, au-delà de tout arrière-monde, des lieux divers dans l’étendue même qui dépayse tout un chacun, bien qu’il ne change pas - alors que chaque livre peut se lire séparément, ce qui ne les empêche pas d’avoir ces lignes de tangences qui leur permettent de construire une Histoire où le temps et l’espace tendent à coïncider, sans que des époques soient explicement notées, pourtant rendues perceptibles du seul fait des différences de styles des poèmes, des façons de se partager (dans) le monde choisies par les personnages. Chaque point d’ancrage, fait de langage, de sonorités, où la distance des yeux et des mains attribue leurs dimensions aux réalités, qu’elles soient d’autres personnes ou éléments assemblés, transformés par l’homme, crée et naît (d’)un son particulier. Ces échos langage, oeil et mains, leurs relations en formes de triangles, enfantent les cercles, rues telles des peaux dont le nombre s’accroît et qui s’élargissent, distandent ainsi qu’ondes un caillou jeté dans l’eau ou vers le ciel, chacun nouveau siècle à mains, invente ainsi sous nos yeux le réel. Réel qui de la page écume, desseins des lettres qui concordent avec des sons et voix des mots, trouvés leurs sens soit déplacés, soit intacts et neufs pourtant, leur usure transpercée par l’usage du poème. Le monde concret ne trouve cependant pas seulement des points de correspondances, ainsi qu’une lueur dans la nuit, avec les anciens mondes oniriques, l’imagination, le rêve, le songe, le mythe, mais partent de ces triangles où l’écho de la parole, le son, des mots engendrent par poussée inductive (ainsi que Musil Bouveresse cités par Philippe Blanchon l’écrivent), s’y meuvent autant qu’ils la suscitent. Ce monde élémentaire, assorti aux regards, commande aux mains dont les actions consistent à faire, c’est à dire poétiser, agir, dresser les plans, des architectures et urbanismes, anime - anima titre de poèmes de ce livre - ces ombres, ces éclats et imaginations, possibles d’hiers transmis fidèlement à travers ces nouveaux processus, par où la matérialité plus encore qu’un matérialisme de notre époque, cesse de refléter pour créer avec et pour ces créations de tous temps.

Il faut souligner l’imagination créatrice de Philippe Blanchon (parmi bien d’autres traits qu’il faudrait évoquer dont les citations agrégées aux poèmes, les poètes russes si importants du vingtième siècle, Khlebnikov, Maïakovski, et Kafka, les scientifiques, dont Képler, les matériaux telluriques, Mallarmé, Biély et Joyce, et d’autres encore) qui unit ces matières entre elles et les grandit. Et indiquer que ces poèmes sont marqués par la concision - brièvetés de poèmes faits de vers marqués par des ponctuations, points ou tirets, reprises de sonnets sans espaces, créations de laisses libres... - ainsi que l’on grave une plaque de cuivre, tête de cheval. Et ce qui est tu l’est ainsi autant par nécessité de ne rien omettre que selon le résultat somme où le supposé silence et les élisions parlent. Le livre provisoirement clos, nous sommes invités à le relire (re-lier) selon ses parties, à le faire entrer en résonances avec notre époque et les autres livres de ce poète dont la poésie agit donc selon un principe de dessication qui n’abrège rien. Libres de constater que Philippe Blanchon, fidèle à l’algèbre et la géométrie singulières de ses précédents livres, fait de la poésie un aujourd’hui où terre et ciel se parlent. Dans le ventre, devenu labyrinthe à ciel ouvert, de notre modernité, le temps est venu de la multitude / de la mythologie morte, sans impossibilité majeure ni absolue, le poète averti que "les mythes d’hier sont les faits de demain" (vélimir) travailler cette ingrate /science devenue sous nos yeux, avec Philippe Blanchon, à son tour chant, poème, création aussi stimulante pour le lecteur que pour le poète, aussi exaltante qu’un paysage sauvage pour des urbanistes et architectes, inventeurs de cités surgies, disparues et trouvées à nouveau.

René Noël 2011




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[1Philippe Blanchon, Le Livre de Martin, La Termitière/Librairie La Nerthe, 2010