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Point de vue de Mariannick Bellot, documentariste








J’ai tout de suite pensé à la correspondance de mon grand-père, Juan Anacleto Somarriba, qu’on a retrouvée dans un carton dix ans après sa mort. Lettres de l’administration française, toutes de refus. Non, l’État français ne connaît pas les camps nazis dans lesquels il a été emprisonné, sur le territoire français, dans le Cotentin. Pourtant c’est bien l’État vichyste qui a fourni délibérément des Républicains espagnols aux autorités allemandes pour la construction du Mur de l’Atlantique, plutôt que des Français… Ce sont bien des gendarmes français qui sont venus le chercher sur son lieu de travail, pour le livrer aux nazis. Mais mon grand-père, qui demande réparation, peut-il fournir une preuve de l’existence de ces camps ? Et s’il a été incarcéré, n’est-ce pas plutôt la preuve qu’il est un élément asocial, un voleur ou un criminel ? Vraiment, tous ces gens qui réclament de l’argent, me dira un membre du Conseil d’État sans connaître le dossier. Non, il n’y a pas de preuve écrite que de tels camps aient jamais existé. En revanche, il y a une preuve écrite que les archives de ces camps ont été détruites par un Français collaborateur, au moment du débarquement américain. Archives Nationales, AN F7 14 961.

Et après ? Les archives, ce sont d’abord des histoires en partie indéchiffrables, rangées serrées, poussiéreuses. Histoires à chaque fois différentes selon l’œil qui se pose sur elles. Les archives, ce sont les murmures des voix inconnues au profond de notre sommeil. Elles passent dans notre sang, dans notre silence. L’oubli sédimente. Sans qu’on ne dise rien, la génération suivante entend encore.


Silences, un documentaire de M.Bellot réalisé par Anne Franchini, "Surpris par la nuit", France Culture, 30 juin 2009.

Pierre Senges - 5 avril 2011
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